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D.-G. Gabily | Retour à Gabily

Un podcast France Culture

mardi 21 juillet 2026


Présentation du podcast sur France Culture, le 20 juillet

À l’occasion des 30 ans de la mort de Didier-Georges Gabily, auteur, metteur en scène, directeur du groupe T’chan’G !, une soirée pour découvrir ou redécouvrir l’œuvre puissante, exigeante et souvent visionnaire de cet écrivain précurseur.

Il y a trente ans, quand Didier-Georges Gabily disparaît brutalement à l’âge de 40 ans, en 1996 donc, c’est un séisme pour l’écriture théâtrale contemporaine. Jean-Luc Lagarce est mort l’année précédente et Bernard-Marie Koltès en 1989.
Gabily, auteur de romans et de théâtre, déploie une langue ample, littéraire, nourrie de son exploration d’Eschyle, de Robert Garnier ou de Paul Claudel.
Il écrit aussi maints textes courts et un Journal qui sont publiés dans deux volumes édités par les éditions Actes Sud, fidèles accompagnatrices de l’ensemble de l’œuvre. À l’origine de cette soirée, Stanislas Nordey, qui fut son ami, publie aux Éditions Espaces 34 qu’il dirige depuis juillet 2025, un inédit Zoologie, premier d’un cycle à venir.

« Nous ne figurons pas dans le paysage ; quelque chose de nous, de nos corps-visages-voix-pensées, de nous, sujets accomplissant quelques mouvements de théâtre à l’aide de quelques sujets de théâtre inaccomplis, ne s’y retrouve pas, ne peut s’y tenir, aimerait continuer à s’y dérober. Et nous allons passer : ce qu’il faudrait se dire. Nous ne pouvons demeurer là, dans cette vieille fête, il y eut une fête, il y en eut une jadis, dit-on, et même, quelques-uns d’entre nous en étaient, s’y retrouvaient, s’y ressourçaient, voire. Je suis de ceux-là. »

L’œuvre de Didier-Georges Gabily est publiée chez Actes Sud.

Extraits choisis par Stanislas Nordey et Sophie-Aude Picon dans À tout va, Notes de travail, Chimère et autres bestioles, Violences et Contention publiés chez Actes Sud.

— Avec Emmanuelle Béart, Océane Caïraty, Vincent Dedienne et Stanislas Nordey.
— Musique : Olivier Mellano
— Réalisation : Sophie-Aude Picon

Enregistré en public et en direct du Festival d’Avignon du jardin du musée Calvet
— Assistante à la réalisation : Alice Pic
— Responsable éditoriale Oriane Delacroix
— Conseillère littéraire Caroline Ouazana
— Technique : Bastien Varigault, Paola Colin, Jean-Benoît Têtu


" Retour à Gabily "
Oriane Delacroix/[ATLAS] AVIGNON - Fictions

Le 10 juillet 2026, dans le jardin du Musée Calvet à Avignon, France Culture consacrait une soirée de lecture aux textes de Didier-Georges Gabily (1955-1996), auteur, dramaturge, romancier, metteur en scène et fondateur du groupe T’Chan’G, pour les trente ans de sa disparition. Emmanuelle Béart, Océane Caïraty, Vincent Dedienne et Stanislas Nordey donnaient voix à des extraits choisis de À tout va, Notes de travail, Chimère et autres bestioles, Violences et Contention (Actes Sud), avec la musique originale d’Olivier Mellano, dans une réalisation de Sophie-Aude Picon.

Présentation

Bonsoir à toutes et à tous et bienvenue au Musée Calvet à Avignon pour l’édition de France Culture. Nous étions là toute cette semaine et nous sommes ce soir encore en direct et en public de 20h à 21h pour une programmation de lecture et de création radiophonique en dialogue avec le Festival d’Avignon.

Ce soir, à l’occasion des 30 ans de la mort de Didier-Georges Gabily, auteur, dramaturge, romancier, metteur en scène et fondateur du groupe T’Chan’G, nous vous proposons une soirée comme un parcours dans son œuvre. Construite à partir des textes du journal et des notes de travail de cet écrivain précurseur, Retour à Gabily ? vous fait découvrir ou redécouvrir son œuvre puissante, exigeante, souvent visionnaire, mais surtout sa langue singulière, aussi tendre qu’enragée.

Nous accueillons sur scène les comédiennes et comédiens Emmanuelle Béart, Océane Caïraty, Vincent Dedienne et Stanislas Nordey. Ils sont accompagnés du musicien Olivier Mellano et cette soirée est réalisée en direct et en public par Sophie-Aude Picon.

Très bonne soirée à toutes et à tous.

Nous ne figurons pas dans le paysage

//Note de travail — lecture//

Nous ne figurons pas dans le paysage.

Quelque chose de nous, de nos corps, visages, voix, pensées, de nous, sujet accomplissant quelques mouvements de théâtre à l’aide de quelques sujets de théâtre inaccomplis, ne s’y retrouve pas, ne peut s’y tenir, aimerait continuer à s’y dérober. Et nous allons passer ce qu’il faudrait se dire. Nous ne pouvons demeurer là, dans cette vieille fête. Il y eut une fête, il y en eut une, jadis, dit-on. Et même quelques-uns d’entre nous en étaient, s’y retrouvaient, s’y ressourçaient, voire. Je suis de ceux-là.

Je suis allongé, il y a longtemps, dans le couloir d’un train de nuit. Je dors. Je suis encore assez jeune. Je reviens d’Avignon. Un homme me marche sur le bras, il dit : « Encore un de ceux-là. » Il répète : « Encore un de ceux-là. » Il demande : Marmon, qu’est-ce qu’ils peuvent bien trouver là-bas ? Et regardez ça, celui-là, ils acceptent même des types comme ça, là-bas.

Plus tard, je reviens. C’est l’hiver. Et le mistral souffle. C’est bien connu, en Avignon, le mistral souffle. Souvent. À peine moins que l’esprit des villards. Tout ça rend fou, c’est bien connu. La ville est morte l’hiver, c’est bien connu. Rien qu’une ville froide et contournée, pauvre, du côté de la rue du Chapeau Rouge et alentour. On m’a dit de faire attention, on ne sait jamais, etc.

J’y suis revenu l’an dernier, l’été. C’était pareil. Et même pire, dès qu’on pénétrait sous les porches pourries des mêmes rues pas encore trop rénovées. La crise, tout ça. Des visages vrais, tout ça. Des gosses, tout ça. Des petits, des violents. Le reste, pas de fête.

Cet hiver-là, il y avait au moins quelque chose. Des gitans. Des guitares. Pas de fête non plus, mais quelque chose seulement. Ils sont plantés sur les remparts au-dessus de la prison, les gitans. Tout près de la place où ça grouille l’été. Ils jouent pour un des leurs. Là. En bas. Visage aux fenêtres. Au barreau. La place, déserte. L’hiver, le mistral, les guitares des Romanos, c’est déjà mieux.

Nous ne figurons pas dans le paysage.

La ville est close, ouverte, protégée. Il y a trois clés qui, sans doute, bouleversent les doctes et les festivaliers. Il y a quelques étendards étendus, les jours de mistral, et une sonnerie de bugles, tous les jours que le festival fait, invitant à quelques commémorations derrière les hauts murs aveugles d’un palais. Ce n’est pas si grave. Un signal. Quelque chose qui devait signifier quelque chose de bien. Un rêve du meilleur. On n’en doute même pas. Le monde est seulement, sûrement, parti ailleurs. Et rien ne vient qui voudrait pour l’heure s’écarter du monde qui est ailleurs. Rien ne fonde notre désir d’être là, et pourtant nous y sommes là, et revenus là. C’est ainsi. C’est peu.

Nous traversons cette ville vouée à l’incompréhensible commémoration du meilleur qui n’existe plus. Nul ne figure dans le paysage. Une seule image entre ces lieux, indépassable, évacuée à force, elle-même à force défigurée. Nous y sommes. Nous participons à ce théâtre d’ombre. Nous passons comme chacun passe, et c’est assez. L’œil d’aigle, le nez d’aigle, le menton d’aigle veille d’un villard à sa pauvre fenêtre peinte. Toujours un rêve du meilleur, et c’est encore assez.

Nous passons d’un mur incompréhensible à un autre, le même, à l’autre bout de la ville, incompréhensible tout autant. Nous avons traversé la ville comme d’autres, plus courageux marcheurs, continuaient à en faire le tour, pour voir. Nous n’avions pas d’épaisseur sous le soleil. La ville ne nous reflétait pas, nous supportait à peine, n’y prenait pas garde. Avance un peu, marcheur. Il y a des marchands, et il y a des acheteurs. Ça, au moins, ne change pas. Demeure. Avance. Demeure. C’est ainsi. Nous y voilà.

Voici le fleuve. Voici le pont.

La Ravie

//I — lecture//

Quelquefois on entend le bruit de la mer, parce que le vent souffle et démène. C’est bien le bruit de la mer qu’on entend, avec le roulement des vagues battant sur les falaises. Et souvent, c’est déjà la nuit. Paquets de blanc dans la nuit noire, sans un semis d’étoiles. On imagine. On peut imaginer le mouvement des rouleaux. Serpent. J’aime ça. J’aimais.

La maison était de l’autre côté de la falaise, protégée, dans la valleuse. Tout volet clos, toujours, toute saison passant sur elle et sur la forêt d’alentour. C’était depuis que j’étais gamine. J’y venais là, sur le fait, me tournant indifféremment du côté de la mer et de l’autre vers elle, puis de plus en plus vers elle. Dans le dernier repli de la valleuse, la maison, protégée, tout volet clos, aveugle, un silence. Et la vierge en bois dans sa niche. Quand je m’en approchais, je la vois encore, la vierge en bois dans sa niche, juste au-dessus de la porte. Mais ça n’arriva pas souvent que j’ose m’en approcher. Ça n’arriva qu’une fois de trop, je crois.

Un long silence.

Tout devient rouge et jaune. C’est l’automne dans les châtaigniers, les chênes, les autres. Puis par terre, l’hiver. Et le vent vient de l’Angleterre, l’humide, le fouettard, d’encore plus au nord.

Un silence.

Le grand sort, la décharne. Il fallait bien qu’il sorte pour le bois, l’hiver. Alors c’était le grand qui sortait, la décharne. C’est comme ça qu’ils l’appellent, les deux autres. Eux, ils restaient au-dedans, avec le gosse et le cadavre. C’est du gosse que je veux parler. Il pleure beaucoup trop, même pour un gosse. Même avec le sirop pour dormir, il pleure. Là, il pleure encore.

Un long silence. On n’entend rien.

Souvent, aux alentours de la tombée, j’imaginais la mort. C’était facile, juste avant de rentrer au village, d’imaginer la mort entre mère et maison, tout volet clos, aveugle, un silence. Puis l’autre mort me reprenait, la très simple, celle des repas avec père et mère. Où tu es encore allé traîner, demandait la mère. Et le père me brandissait le bras avec ses poils, juste avant les informations. Quelquefois, ça tombait. Ou pas. D’autres fois, ça dépendait de la fin du générique, du journal. Après, j’étais tranquille. Pas de raison que le père se fâche.

Une seule fois, j’ai vu Dieu dans un nuage. C’était il y a longtemps. Dieu portait un petit chapeau et désignait quelque chose en bas qui pouvait être moi. Dieu avait, d’en haut, un geste précis puis vague, puis Dieu se défit. Parti, Dieu, comme un flocon. Plus de bras, plus de chapeau tyrolien, exit Dieu. Mais j’avais eu le temps de voir. Je n’aurais plus jamais peur de presque rien.

Cadavre, si on veut

//À tout va, juin 1994 — lecture//

Il ne se passe rien, c’est bien connu. Ou il se passe trop de choses auxquelles, c’est bien connu, nous ne pouvons rien. Nous marchons sur des cadavres et continuons à tenter d’agir et de penser comme si nous n’étions pas ces marcheurs piétinant les cadavres de plus d’un demi-siècle de catastrophes, de défaites et d’abdications en tout genre. Aujourd’hui, les cadavres peuplent jusqu’à nos propres rues. Cadavres de sociétés libérales avancées en état de décomposition avancée. Même pas besoin d’aller chercher en Bosnie l’excuse cadavéreuse de notre lâcheté, de notre incomplétude européenne, ou en Algérie celle de notre refoulé colonial, ou au Rwanda. Non. Il suffit de sortir de chez soi.

Voici les signes qui permettent de reconnaître le cadavre de premier type. Puis, si l’on s’en approche, en général la vinasse, en général est vêtu de façon sommaire et sans goût, tient en général une pancarte sur laquelle est écrit en lettres capitales quelque chose qui a trait à — ou ne tient même plus de pancarte, a encore où se loger et tâche à se rendre invisible, ou n’a plus à se loger et tâche à se rendre invisible, etc.

Nous sommes les cadavres de second type. Nous sommes ceux qui marchons sur cela pour survivre. Nous sommes ceux qui devons nous aveugler pour ne pas voir ceux-là qui littéralement nous crèvent les yeux, qui devons nous aveugler pour survivre, sachant, ou ne voulant pas savoir, qu’il suffit d’un rien pour qu’à notre tour nous tombions, et alors, pas de pitié. Nous survivons, nous piétinons, nous tournons en rond. Nous sommes la masse dont on se plaît à souligner, à des fins commerciales, la bouleversante diversité, celle pour qui et par qui le marché fonctionne, œdipe d’un inceste perpétuel avec nous-mêmes et nos renonciations. Et pour nous, il ne se passe rien qui ne convienne à la paix molle et petitement inquiète qu’on désire pour nous. Ou il se passe trop de choses auxquelles, c’est déjà dit, nous ne pouvons rien, comme on veut que nous n’y puissions rien.

La société libérale de type anglo-saxon domine maintenant largement, presque partout, depuis que le mur derrière lequel se cachait l’ogre totalitaire est tombé. La société libérale de type anglo-saxon y fait tranquillement son nid, ses pans, prend ses aises sur d’elle-même. La société libérale de surveillance.

Dans cette société-là, on ne pourra plus guère faire ce que nous appelons du théâtre. Cette société-là n’adhère qu’au spectacle, lequel se nomme, par abus de pouvoir, théâtre, n’adhère qu’à la réitération du même sous ses formes les plus triviales. Naturalisme et identification comme ersatz de réjouissance, imposition de modèles artistiques dominants sous couvert d’une diversité des sujets et, ses capitales, pression diffuse et constante autour de la notion de public comme totalité, de son goût, de ses désirs supposés, de ses dégoûts, de ses capacités évidemment limitées par on ne sait quel démon inné de la paresse — à envisager le théâtre, mais aussi le cinéma et encore la littérature, comme une forme majeure de l’art, comme une manifestation singulière mais à l’usage de tous de la geste insensée de l’être avec le monde.

L’art — le mot est employé ici sans aucune réserve — est peut-être seulement ce geste qui ne renvoie à rien de directement identifiable en soi, en moi, mais qui travaille avec moi. L’art est sans doute seulement dans la question de cet autre insensé qui ne totalise ni ne thésaurise ni ne désigne le sens à fin d’édification, encore moins à fin de divertissement. Le divertissement est en plus une forme parmi d’autres, une trivialité d’accompagnement, même au théâtre, surtout au théâtre.

La Ravie

//II — lecture//

Ici, ça ne veut rien dire. Je sais bien, je ne suis pas d’ici. Je sais bien. Et qu’est-ce qu’il veut fabriquer avec moi, celui-là ? Qu’est-ce qu’il veut faire de moi, celui-là ? Une madone ? Celui-là qui marche ? Regardez le marché comme il marche. Qu’est-ce qu’il veut me, vous faire croire, celui-là qui me tourne tout autour. Ici, ça ne veut plus rien dire. Voilà la vérité.

Silence.

Je ne suis pas la paix. Je ne suis pas le jardin d’Éden avant la faute. Il n’y a pas de leçon. Écoutez encore un peu. Pas de leçon. Voilà.

J’ai bercé un enfant. Il n’était pas de moi, sans doute. Et sans doute est-il mort parce qu’un jour la reine-mère est revenue avec sa bêche. Et c’est aussi ce jour-là que tous trois moururent, dans le sang et dans l’horreur. Et la décharne m’appela, le dernier, pour appuyer sur la gâchette ou sur le manche du couteau. Je ne me souviens plus, mais je me souviens qu’il n’avait plus le courage et qu’il pleurait. Oui. Il y avait chez lui encore des larmes. L’ai-je fait ? L’enfant était-il déjà mort ? J’ai bercé cet enfant, ça, je m’en souviens bien encore. Et mes bras aussi. C’était il y a longtemps ? Ailleurs ? Il est mort. Beaucoup sont morts. Des histoires de morts qui ne savent pas vivre. Mais ici, évidemment, ça ne veut rien dire. Des morts comme ça, ça ne doit pas exister. C’était un autre temps, un temps devenu ennemi, et la maison était tout volet clos, aveugle, un silence.

Je ne suis pas la paix. Je ne suis pas le nouveau jardin d’Éden après la rémission des péchés. Je suis celle qui s’empare du fusil, du couteau, et celle qui regrette de s’être emparée du fusil, du couteau. Mais déjà, c’est trop tard. Il m’appela. Il pleurait, penché au-dessus du landau vide. Il pleurait. Il m’appela. Je vins. « Oh, dis-je, pourquoi pleures-tu, la decharne, le grand ? » Et il me répondit : « Je ne sais pas ce qu’elle en a fait, du gosse, et j’ai peur, je crois. » Et tout était dit. Il avait tout dit. Mais après, il me désigne la gâchette, le manche du couteau, et dit ce qu’il n’y avait plus lieu de dire. Il dit, et ce courage : « Appuie-la pour moi. » Et moi, qui l’aurais fait de toutes les manières. J’obéis, parce que je l’aurais fait de toutes les façons, d’appuyer, parce qu’il fallait bien que cela cesse, oui, que cela devait cesser, cette mort du monde entier tout autour de moi. Il fallait sans doute que je dise cela.

Voici la vérité. Un jour, j’étais vierge, et puis vint une nuit. Je ne l’étais plus. Voilà la vérité. J’appuyais, et je n’y eus pas de larmes, moi, quand j’appuyais. Et tout cela ne se passait pas comme en dehors de moi, mais loin, tout en dedans, profond, dans l’amour du grand, malgré tout.

Le professeur d’histoire, il dit : les mouvements profonds de l’histoire, jeunes gens, devant lesquels nous sommes tous impuissants. Et moi, je n’imagine rien. Mais le fils du notaire rigole, avec son rire de porc. Il bande, il fait signe à nous autres qu’il bande, pendant que le professeur d’histoire écrit au tableau les mouvements de l’histoire. Il montre, le fils du notaire, avec un autre mouvement de son index droit dans son poing gauche, demi-fermé, qu’il veut bander dans le con d’une femme, et c’est de moi, je crois, qu’il parle, puisque ses yeux me désignent, et les soupirs profonds, profonds, le con, le salaud, le porc. Voilà. Ça m’est revenu, et c’est sans doute le plus important, puisque ça m’est revenu avec les nuages aussi, quand j’étais allongée sur le fait de la falaise, avec tous les visages de dieux ou des hommes, tous les chapeaux, et plus aucun chapeau, plus de visages de sorciers, d’anges, plus rien. Et pas de leçon, ça non.

Un silence.

J’ai appuyé, j’ai marché. Il y a toujours l’horrible de ma main qui appuie, l’horrible de la main, de la pensée de ma main appuyant. Il y a toujours aussi le rêve du meilleur qui n’arrive pas, presque jamais, qui arriva, qui finissait, finirait toujours par arriver à nouveau, là-bas, ici, partout. La réalité du meilleur déjà passé avant qu’on ait pu y songer, s’y baigner vraiment. Tant pis. Cela arriva, je crois. Je sais. Le meilleur. Bon, ce n’est pas le bonheur, n’est-ce pas ? Tant pis. Ça garde.

Un silence.

J’ai marché.

Un silence.

Maintenant, je raconte cette marche qui ne vous apprendra rien. Je la raconte. Il pleut. La pluie, je l’ai sur le visage et partout, de ces pluies de chez nous, tendres et légères, et froides. Elles ne lavent pas, rien. Non. Pas de purification par cette pluie. Là d’où je viens, il pleut beaucoup, et ce n’est pas une surprise quand je sors de retrouver la pluie. Voilà. Il pleut. Vous ne m’écoutez pas ?

À tout va — juillet 1994

//lecture//

Puis c’est plus tard, à Avignon, un débat sur les auteurs dramatiques et le monde d’aujourd’hui. Et qu’est-ce que vous en pensez ? Je pense à eux. La beauté de l’atelier. Ce n’est pas simple de penser à eux au milieu des joyeuses fanfares funèbres à enterrer, différer la mort du théâtre, des machines rutilantes à fabriquer du consensus parce qu’il en faut quand même, et des joies des rencontres de haut niveau comme il y a des sportifs de haut niveau.

Je pense à eux. À cet atelier comme pour rien que nous avons vécu, à ce labeur invraisemblable mais consenti comme s’il y avait tout, oui, tout à reconquérir du moindre souffle de soi parlant pour soi, simplement pour n’être pas, ne serait-ce qu’un instant, une de ces machines à ânonner, ressasser, répéter du même télévisuel, du même formaté à avoir peur du lendemain avec les traites, et pire, qu’est-ce que je ferais si j’avais même pas de quoi me payer un crédit ? La honte, je te dis.

Ce n’est pas simple de continuer à penser à eux dans les touffeurs protégées d’une nuit à la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, derrière le haut mur de pierre comme celui d’une prison, mais c’est, du côté où je me tiens, un havre, un îlot de beauté pour quelques jours et un peu de force. Non, ce n’est pas simple, c’est juste nécessaire de continuer à penser à eux, déjà rejetés derrière le haut mur, de l’autre côté, à la rue, à nouveau, rendus à eux-mêmes, des gens, des sujets assujettis aux contraintes violentes du marché, à ces prégnances diffuses mais si efficaces.

C’est avec eux que j’avais envie de parler de citoyenneté, mais heureusement, me dis-je, je ne l’ai pas fait. J’ai juste fait un peu de théâtre, comme j’en aurais fait avec les acteurs du groupe T’Chan’G, avec les mêmes exigences et le même goût pour ce qui n’advient pas sans mal, qui n’advient peut-être même pas du tout.

Moi, je vais me coucher avec de hautes questions sur le bas monde tel qu’il va, c’est-à-dire, s’entend, ne va pas. Toujours les mêmes questions, toujours le même monde. Moi, je vais me coucher derrière le haut mur de pierres multicentenaires, acteurs, spectateurs de mes propres défaites et des leurs, tentant de penser, agir sur cela, la saloperie, la boucherie, la machine à broyer de l’humanité qu’on appelle le monde, avec cela, quelques gestes précieux, très rares, très vains, très improductifs, qui est d’eux aussi maintenant, qui est avec eux, qui m’accompagne et me hante, et dans l’espérance que quelque chose du théâtre maintenant les accompagne et les hante. Si peu que ce soit un regard dévié, un regard louche sur ce qui se donne majoritairement trompeur comme l’évidence.

Aussi parce que d’ici, de ce festival d’Avignon où j’écris ces lignes, je repars sans vraie joie et sans vraie douleur, même pas irritée, vide et inquiet, oui, juste évidée, inquiétée, comme jamais, de ce marché qui ne cesse de se développer, de ce marché qui ne cesse de dire la fin du théâtre en dehors de celui qui accepterait de se plier aux lois du marché, et de montrer dans le même temps l’insolente vanité de celui qui se tient dans l’en-dehors du marché, ô combien nécessaire, le théâtre public — écrire ce nom avec vénération, dire théâtre dit public — et qui semble pourtant ne voir son salut que dans des contorsions prostitutionnelles, grands écarts, appas variés de l’odeur prononcée de pourri avec la putain libérale, la dévoreuse, la rentable fille, celle qui marche au tiroir-caisse et au mépris de l’art comme manifestation de l’inintelligibilité du monde.

C’est à Avignon, c’est partout, en tout lieu, mais diluer cette chose chosifiée, inerte, avec quelques, heureusement, soubresauts qui ne cessent de vouloir mêler avec, n’en doutons pas, l’énergie du désespoir ce qu’il en serait de l’art, mettons, du théâtre, et ce qu’il en serait de la citoyenneté, mettons, au théâtre, de les convoquer pour l’inspection. Mais qu’est-ce qu’il en reste, bon Dieu, après le massacre télévisuel quotidien, la coupure de tous les liens auxquels nous assistons sans réagir, parce que comment réagir ? De les invoquer comme on invoque les dieux morts, mourants, des églises, des temples et même des théâtres, ou pourquoi pas, comme j’espère certains invoquent encore le matérialisme dialectique après la chute du mur.

Aujourd’hui, je me dirigeais, pour la première fois depuis que je suis ici, vers un théâtre du Hof où un ancien ami donnait une pièce d’un auteur de l’ex-Yougoslavie. Ce n’était pas un acte politique, qu’on ne se méprenne pas. C’était l’envie d’aller voir du théâtre. Comme j’arrivais devant le théâtre, les bâtiments d’une université, ou plutôt exactement d’un IUT de communication — on peut rire ici —, un panneau activement rédigé m’annonçait que les deux dernières représentations étaient supprimées à cause d’un problème administratif. Théâtre à l’abandon dans une salle de cours magistraux à l’abandon. Le théâtre est où l’on veut. Un tableau noir où il est écrit : c’est la fin. That is the end.

Et l’écriture dans tout ça, c’est une putain endormie que j’aimerais bien baiser jusqu’à plus soif. Au lieu de ça, je me coltine la putain réalité qui pue de toutes ces compromissions, des trous pourris, des vagins aussi accueillants que la poste du dixième arrondissement à un jour de livrets de caisses d’épargne, des culs moisis, tout, tout. La maison respire. La chambre est comme un jardin, parfois, mais dans l’alcôve qui me tient lieu de bureau depuis que la petite est née, seule la contemplation de deux ou trois cartes postales reproduisant deux ou trois tableaux de deux ou trois peintres aimés me tient lieu de paysage. Et la musique. La musique, le mélange, presque aussitôt oublié, encore, encore, puis le silence, toujours, toujours.

Paris se lève de plus en plus tard, c’est un fait, et au mois d’août, Paris ne se lève même plus du tout. Paris n’existe pas, c’est une autre ville, disons, pas-Paris ou Paris-plage, quelque chose comme ça, à vocation exclusivement touristique, peut-être, encore que mon quartier soit relativement bien préservé de l’engeance. En ce sens, la laideur de mon quartier a ses avantages.

Harangue, berceuse, avec chambre la nuit, télévision et un enfant malade.

Dans quel cadavre es-tu ? Dans quelle chose puante, tuméfiée, cadavéreuse, cadavre, demeures-tu déjà ? Je te vois. Je suis là, assis, te voyant. Je suis celui, celle-là, qui te veille, de mon corps même, mon corps, notre corps contemplant et te regardant, de moi-même, de toi, déjà me complaignant. Salut, moi-même, toi qui n’es pas même un peu. Salut, tant attendu, qui n’es d’aucun de moi. Salut. Jeune future fille, et comme déjà feuille tombée, tombant, ayant commencé la tombée ainsi qu’au printemps chaque feuille sait, sans jamais vouloir, l’hiver. Salut. Salut.

Maintenant, je vais te leur faire le boniment sur la vie. Ils savent. Maintenant, je vais te leur affirmer que chaque être vit et respire et que c’est déjà beaucoup. Ils savent. Maintenant, je vais te leur parler de la vacuité de vivre, de respirer. Ils savent. Maintenant, je vais te leur affirmer que c’est déjà beaucoup. Imbécile que je suis. Ils savent. Demeurez. Ils savent aussi. Maintenant, je vais te leur dire que c’est hélas, tant pis ceci, et aussi hélas, tant mieux cela. Ils savent tout ceci. Ils savent encore bien mieux que ça de cela.

Imbécile, imbécile que je suis, vendeur de mort à bon compte que je suis, fabricant de vie non comptée que je suis, écrivant dans chaque marge toutes nos vies non comptées, marge bénéficiaire non comptée, toute marge non comptée, de tous ces corps s’abaissant à n’être pas en toutes les parties du monde, marge invisible non bénéficiaire non comptée. Je suis la Cassandre mâle. Je suis celui, celle qui déjà ne te compte plus qu’en la marge, la large marge qui t’appartient.

Maintenant, je vais te leur parler de ton sommeil d’oiseau, de reptile et de soldat fourbu, de cette vigilance d’oiseau, de reptile et de soldat fourbu que tu as, que tu es. Maintenant, je vais te leur dire quelque chose d’imbécile, imbécile que je suis. Idiot, idiot, contemplant tes langes et tes presque limbes, idiot, m’étourdissant de chacune de tes inspirations, idiot, expiration, idiot, m’élevant de chacun de tes spasmes, m’élevant, moi, de ton combat, m’élevant de ton combat, me faisant gloire.

Oh, fille, fiasse, fillette, fiasson, enfileuse, future, abouchée, avenir, oh, prochaine gémissante, oh, génisse non encore aguerrie, oh, yo, que déjà le temps poursuit de ses assiduités, yo. Voilà, tu dors, fiasse, ça hurle. Voilà, fillette, quelques images entrevues, ça hurle. Tu hurles, fiasson, ils hurlent. Voilà ton sommeil, hurlant leurs cris. Avec toi, fille, ton sommeil hurlant, leurs cris sans jamais de sommeil, leurs cris sans jamais jour ni nuit, leurs imprécations insomniaques.

Voilà, sac des villes, sac des corps, sac de chaque parcelle, à saccage d’histoire et de respirants. Par la boîte, à regarder l’opacité du monde, j’ai vu Mostar, j’ai vu Sarajevo, Mogadiscio, Sarajevo, le tombeau de nos illusions, Mogadiscio, vengeance noire, Mostar, Mostar, qu’en sais-je, que savoir ? Que vienne sur ta voix l’apaisement d’ici, sur ton vagissement la paix inquiète qui nous délie de l’inquiétude, verrai-je alors ? Alors, entendrai-je ?

Je n’ai rien vu, je n’ai rien entendu. J’ai refermé la porte, elle dormait, la respiration sifflait moins, la forge a forgé l’avenir. À grands coups, le soufflet qui s’essouffle, le forgeron tout près de renoncer. Je sais qu’elle aura du mal, elle est née trop tôt, je sais, quelque chose enfle de son cerveau qui risque de lui couper l’intelligence au monde, comme on coupe le téléphone, l’électricité.

Dans la pièce attenante, la télévision n’avait pas été arrêtée, ne cessait pas. Un homme aimait une femme qui ne pouvait l’aimer, du moins pas tout de suite, du moins pas encore tout de suite, et il faudrait une heure, huit jours, à peu près, pour qu’elle puisse. C’est formaté. Une heure, deux jours, une heure, huit jours, à peu près, l’épisode. Une heure, un mois, jamais plus, en général, l’épisode, sinon, où irait-on ? Le baiser passionné est formaté, la triste coucherie avec attouchement sans rien d’autre montrer est formaté. Tout sentiment formaté, toute histoire, idem.

Là, il faut que j’écrive une harangue. On m’a commandé une harangue. Formaté, le monde est remis à plus tard. Là, je crois qu’ils s’embrassent avec la langue dans la télévision. Je vois le mouvement de leur langue dans la télévision. Quelque chose de l’un, de l’une, frappe l’intérieur de la joue, de l’autre, l’autre, en gros plan. Un petit mouvement, obscène, la peau comme celle du tambour, obscène. J’écris « harangue » sur une enveloppe. Point d’interrogation. J’ai vu le bout rose de celle de la femme. Langue obscène. Point d’interrogation.

Ce n’est pas un feuilleton américain. Dans les feuilletons américains, jusqu’à une date récente, on ne s’embrassait pas avec la langue. La bouche s’ouvrait à peine. On se soufflait mutuellement dans les bronches. Le bien-nommé baiser français était prohibé.

La respiration de Fias siffle à nouveau. La bronchiole peine à évacuer la glaire. Demain, un homme viendra pour libérer tout ça. Il sait se servir de ses mains. Il est utile. Il le sait. Il donne le mal qui fait du bien au bout du compte. C’est un artiste du massage à usage de vie minuscule. Je lui demanderai conseil. Il est bon de demander conseil quand on ne sait pas.

Au journal de 5 heures du matin, on a remplacé les images de Sarajevo par une quelconque réunion ministérielle à propos d’une affaire à négocier sur l’heure avec les Américains. Les Américains existent encore ? Je vois ça. Un peu partout, ils apparaissent comme ça, un peu partout. On en découvre toujours de nouveaux. C’est un grand peuple respectable dans tous les sens, à toutes les occasions. Ils apparaissent avec cravate rouge à pois blancs, ou avec uniforme, avec saxo, pour le fun aussi. Ils disent le fun du saxo blanc, évidemment. Pas question de les oublier, les Américains. Blancs, j’allais les oublier, pensant à toi. Le furet du bois, mesdames, une chanson que j’aimerais te chanter un jour. Pas question d’oublier, je n’oublierai pas. Si quelque chose ne te coupe pas l’intelligence, nous aurons peut-être l’occasion de discuter de ma haine des Américains dans leur ensemble, de leurs nombreux émules et de quelques amours particulières. Je n’oublierai pas. Je te promets, fille à son.

Voici ma plainte. Vendeur de poissons volants au-dessus des vagues sans mémoire, acheteur de suppléments d’âme, voici ma petite harangue.

À tout va — le travail de Contention

//lecture//

La nuit dernière, tandis que je travaillais à Contention, un baisser de rideau pour la dispute, une vieille femme s’est mise à parler d’une voix suraiguë. Une heure durant, entre cinq et six heures, me suis penché à la fenêtre et tendu l’oreille. C’était si beau, si désespérant, cette mélopée, cette plainte à laquelle je ne comprenais rien. Des mots : « Ah, salope ! », « Ah, je te tiens ! », « Ah, tu ne me le referas pas ! », « Celle-là, je suis une poule ! », « Rien que ça ! », saisis au vol, mais la voix, le son, comment en rendre compte ? Tout ce malheur qui chantait, quel acteur pourrait jamais, bien qu’il soit sans doute bon, qu’aucun acteur ne puisse jamais ? Et puis, cette nuit même, deux voix d’hommes s’entremêlant dans des hurlements terribles, incompréhensibles. Encore. Ma cour est comme le monde. On a beau écouter, tout échappe. On a beau regarder, le noir est là, l’opacité qui dérobe tout. Contention, une infirmité de plus.

Dieu ne me regarde plus au fond de la bouteille. Depuis que j’ai renoncé à croire en Lui, j’ai renoncé à boire. Ne me regarde plus au fond des trous de chair que je fréquentais. Depuis que j’ai renoncé à trop fréquenter les trous de chair que je fréquentais trop, j’ai renoncé à Lui. Mais ce bon mouvement vient trop tard, sans doute. Tu as parlé, je crois encore. Il ne faut pas que tu parles trop. Il ne faut pas que tu t’agites inconsidérément. Imbécilité. Dieu me manque pour me quereller. C’est un mort qui dépeuple. Un interlocuteur invalidé dont l’absence pèse lourd, dis-je, surtout depuis que son doigt m’a atteint, dis-je, peu mécontent du paradoxe. Maintenant, je peux aussi renoncer à toi, une défaite qui vaut beaucoup de mes victoires.

//Il sort comme il peut, plutôt guilleret pour un malade, quoiqu’un peu vacillant. Elle reste seule, longtemps, musiquette ou ce qu’on voudra, rien. Puis elle bouge comme après beaucoup d’années d’immobilité.//

— Je suis sorti, j’ai vu le monde, il flageole. Comme moi, mais bon, ça peut encore tenir. Que cherches-tu ?

— Un interlocuteur valide. Mon carnet d’adresses.

//Le téléphone sonne.//

— Le téléphone sonne. C’est un fait intangible, rassurant, en quelque sorte.

//Silence. Tu ne réponds pas.//

//Silence, presque mélancolique.//

— Tu te souviens de notre première dispute ?

— Quelle dispute ? Comment vas-tu ?

— Tu m’as quitté, je crois, hier ou bien avant-hier, ou il y a plus longtemps. Te voilà revenu. De quelle dispute parlais-tu ?

— Des éternités que tu ne me touches plus. Depuis que tu ne me touches plus, nous ne nous disputons plus. Quand tu voulais me mettre dans ton lit, nous nous querellions souvent à propos de choses essentielles, disais-tu ? Des disputes essentielles d’un point de vue strictement philosophique, disais-tu ? Ces histoires d’enfants nées de la cuisse de ton désir pour moi, mes fesses, oui, surtout intéressées d’un point de vue assez peu philosophique.

— Je l’ai retrouvé. J’ai retrouvé mon carnet d’adresses. Il suffit de bien regarder autour de soi et de ne pas perdre son sang-froid. C’est un tel désordre ici. Comment vas-tu ? Est-ce que tu prends bien tes médicaments ?

— Dispute parce que tu voulais me mettre dans ton lit, mes fesses, surtout intéressées d’un point de vue assez peu philosophique. Lit que ton père fit pour moi, couche que ton père prépara, ton père me déniaisa, je couchais avec toi, mourut ton père, paie, brève, courte joie. Tu rentrais chaque soir avec la haine et avec la colère de ceux qui avaient le pouvoir de décider de leur sort et de celui de quelques-uns de leurs congénères. Tu me disais que tu t’exerçais à pratiquer la longanimité qui siérait à ceux qui ont le pouvoir de décider de leur sort et de celui de quelques-uns de leurs congénères. Longanimité, j’ai regardé dans le dictionnaire. Évidemment, c’était difficile. La longanimité, un exercice public de sagesse, un saut périlleux avec la dialectique. En privé, c’était le repos du guerrier.

— Est-ce que je me souviens bien encore ? Est-ce que je sais toujours bien ma leçon ? Oui, avec moi, tu couchais avec ta haine et avec ta colère, et nous nous disputâmes plus que tout pour des broutilles, vétilles, absolument, totalement dénuées, vidées de tout contenu, sens, philosophique.

— J’aime cette maladie qui s’est emparée de toi, si lentement je ne l’attendais plus, je ne l’espérais plus. Cette maladie me rend à ma propre haine de moi qui est douce, qui est immense. Non ? Il n’y avait pas un gramme de philosophie là-dedans. Dans nos disputes à propos de retard et de complications, à propos de maîtresse et d’amant, à propos de silence, de nos dîners à deux en solitaire, à propos de l’ordonnance, des dîners avec tes amis, à propos des cris d’enfant, et puis tout ce que j’oublie.

— Hier, j’ai donné rendez-vous à quelqu’un ici, et il faudrait que j’annule ce rendez-vous parce que tu es revenu et que je vais peut-être, je dis peut-être, rester avec toi, bien que nous ne couchions plus ensemble et que plus jamais tu ne me touches, parce que tu es revenu, disais-je, et que tu es toujours mon mari. Imbécile, je suis toujours ton mari, idiote, je suis toujours ton mari qui ne répond pas au téléphone, qui sonne pour toi le dimanche, qui est réservé à la famille, qui est un devoir sacré, c’est-à-dire rien.

— Et tu resterais avec moi ?

— Non, je ne resterais sûrement pas avec toi. Parce que vivre avec moi est un combat lassant, n’est-ce pas ?

— Vivre est un combat lassant, y compris sans moi, qui ne suis pas revenu pour répondre au téléphone quand un homme te demande au téléphone, qui suis revenu pour continuer à ne pas vivre bien, à mal mourir, je veux dire sans aucune dignité, avec toi. J’ai peur, tu sais, j’ai peur de vivre encore trop bien le temps qui me reste. Contre le goût de vivre bien, il faut lutter. Jouir sans la volonté de jouir, c’est le mieux, rien dans la volupté, rien dans le vouloir, j’ai essayé, j’ai vraiment essayé. Mais dans cet exercice aussi, je n’étais pas à la hauteur des maîtres véritables, j’ai échoué, et c’est aussi trop tard pour la sainteté.

— Pourquoi n’as-tu pas répondu au téléphone ? Est-ce que tu avais peur de lui répondre ? Est-ce que tu avais honte devant moi ?

— Il rappellera, j’ai pensé, il rappellera. Puis j’ai pensé que j’irais le rejoindre, malgré que tu sois toujours mon mari. Il est jeune, il est amoureux. Je vieillis tous les jours un peu plus vite, à moi aussi le temps est compté, dit mon miroir, mon ventre avec les vergetures, mes cuisses, mes seins. La femme est versatile, ai-je pensé devant la face de l’homme ? Mais maintenant, j’ai décidé, je ne reviendrai pas.

//Elle va pour sortir, il est devant elle, il l’enlace, une pierre, un baiser, une pierre, il l’étrangle, elle tombe à ses pieds.//

//Musiquette, encore, si on veut. Des machinistes, alentour, commencent à vaquer à leurs occupations, le vide se fait tranquillement.//

— Fin de la comédie de situation, nous valons bien mieux que cela, ma chère, j’œuvre pour notre éternité, souriez. Quelle froideur.

À tout va — août 1994

//lecture//

J’ai arraché de moi tout le début de Contention, oui, un arrachement réel, la fin approche déjà. Un homme part, puis revient, le prince. Une femme part et ne revient pas, Hermione. L’homme la tue. Resté seul avec le cadavre, l’homme s’invente pour la dernière fois une dispute à propos du désir et du pouvoir. Si c’est réellement la maison de ma tête, une semaine en compagnie d’une suite possible pour la dispute de Marivaux, alors je devrais avoir de quoi m’inquiéter pour longtemps, me console en me berçant de l’illusion qu’il ne s’agit que d’une petite pièce.

Il y a pourtant beaucoup à dire et à penser du théâtre dans ce mouvement conjoint qui me fait écrivain et metteur en scène. Comment affirmer cela face à la dépravation des modèles, face à la pression des instances, aussi face à la peur de me perdre en chemin, de ne pas résister, de ne pas grandir, y compris avec tous mes doutes ? En cela, je reste encore l’enfant trop sensible qui haïssait son pauvre monde d’enfance, et celui dans lequel il vit aujourd’hui ne le vaut même pas. Je ne parviens pas à pratiquer une forme minimale d’ironie ou de distance. Le peu que j’ai, je m’en sers dans l’écriture.

Envie de partir, aussi, énorme, comme jamais, fuir, quitter, voyager. Je reste, désespérément. Sortir de soi, être en soi un peu apaisé, juste un peu, pour mieux sortir de soi et réfléchir à l’énigme majeure, à l’autre, dans tous ses états.

Fragment de mars 1994

//lecture//

Il y a quelque chose de gai qui se passe dans sa cour. Une gaieté de printemps, une dispute pour une histoire de carreaux cassés. Le ballet des voix et des corps lui apparaît très compliqué pour une aussi simple histoire, avec deux personnages. Une femme, un homme, une cour, le monde. Il entend, de l’une, des paroles de Pythie dans sa grotte, de l’autre, des paroles de Dieu dans son temple. La cour résonne, multiplie. Le monde écoute ou n’écoute pas, fait son barouf particulier. Malgré cela, une humanité insaisissable les traverse, se dit-il.

Il aimerait assister à cette chose gaie avec des acteurs qui l’aiment. Ils font un métier si difficile, se dit-il. Un métier blessant, puis les vitriers aussi. L’art de l’acteur, résister aux pressions blessantes du spectacle, de ceux qui le produisent, de ceux à qui ça rapporte en premier lieu, entre autres, se dit-il. Il n’y a de ce fait presque plus d’acteurs, se dit-il, quoi qu’on puisse s’affirmer. Mais il y aura toujours quelques êtres humains pour se poser, à vue et à haute voix, quelques questions sur l’art de questionner un petit bout du monde et ce qui s’ensuit sur un plateau de théâtre. Du moins faut-il l’espérer, se dit-il.

Avec la patience longue et le lent travail, ils deviennent quelquefois des acteurs, la folie étant en sus. En général, elle rôde pas très loin, se dit-il. Ne pas chercher à l’apprivoiser avec des présents, tenter de se coucher près d’elle. Quelquefois, elle vous prend d’autres noms. Écrire pour ceux-là, se dit-il. Le plateau vient après, qu’il faudrait habiter comme l’endroit de, juste avant la mort. C’est de toutes les façons tout aussi difficile qui la considéraient, se dit-il. Le reste nous concerne aussi, se dit-il, mais de plus loin.

Les paroles du monde dont le théâtre s’empare ne sont plus, quand le théâtre s’en est emparé, les paroles du monde, mais ce qui est arrivé après que le théâtre s’en est emparé. En cela, le théâtre tel que nous l’entendons demeure, ou plutôt ne cesse de redevenir, le lieu premier de l’oraculaire, se dit-il.

Corps du délit

//février 1996 — lecture//

Jour sombre, j’écrivais les yeux contre le mur, dos au monde, l’écoutant, le monde, quand c’était possible, ce n’était pas toujours possible. Des lieux de hasard, de raccroc, d’abîmes, c’était ma vie, longtemps, ce fut ma vie. Des feuillets perdus, qui n’étaient souvent même pas des feuillets, mais tout ce qui me tombait sous la main, surtout l’intérieur des paquets de cigarettes et les carnets de commandes des vieux bistrots allant tête de Saint-Anneau ou de Bir. Écriture minuscule, illisible, raturée. Des cahiers, perdus aussi pour la plupart, quand la main allait s’attarder dans les papeteries et toucher les corps du délit, les pages lisses et blanches comme des vierges, les vergers sans tache.

Enfouir alors dans sa poche, avec la peur de se faire prendre, le corps du délit où se coucheraient les premiers mots d’un poème insatisfaisant, les débuts d’un roman désespérant ou d’une pièce insane. Puis, aller dans les librairies, la main glissant à nouveau sur les pages, grisées maintenant de signes harmonieux, de caractères glissant sur les signes, les caractères qui disaient le livre, sa fin et son commencement. J’ai longtemps désespéré de cette fin et de ce commencement.

Écrire, le mouvement d’écrire, c’est-à-dire aussi l’art d’écrire, c’est-à-dire encore plus l’artisanat, le labeur à l’œuvre était tout, demeure tout pour moi, et par-dessus ce tout, l’ange du doute — quand ce n’était pas le démon — souriait, sourit encore doucement. Le démon, lui, ricanait, une grimace ricane encore et la grimace ne cesse de s’accentuer, monstrueuse, jusqu’à disparaître. Un verre de rouge alors, un autre encore, il, le verre, est dessiné sur la feuille quand les mots se tordent, devient le dessin tordu.

Je suis dans l’arrière-salle de ce café de province dont je me souviens bien. C’est à Tours. J’ai 17 ans. Face au mur, les oreilles ouvertes, les yeux penchés, j’entends les voix avinées, les commentaires de tout cela qui ne parlent bien d’eux-mêmes et des richesses pauvres de leur vie que dans l’ivresse ou dans l’agonie, quand le dieu s’est emparé d’eux. J’écris des mots, des phrases, des paragraphes, des chapitres biffés, rayés, raturés, un champ de bataille où les masses noires l’emportent sur les blanches, avec les flèches et les traits qui désignent et qui tuent, avec les cadres qui préservent, les châteaux de sens insensés appelaient à leur tour à se faire assiéger par le doute, et reviennent alors les flèches et les traits.

La première version de quelque chose qui parlait pour la première fois de tout cela qui ne parle pas, je l’ai écrite là pourtant. Ça avait commencé. Le palimpseste qui serait mille fois regretté, je ne savais pas que ça avait commencé. Le palimpseste qui serait mille fois déchiré puis de nouveau assemblé face au mur, là. Aussi face au miroir de ce café. Il suffit de relever la tête, qui est en général penchée, qui ne veut pas s’envisager, qui s’envisage pourtant, qui devine que là aussi réside une part essentielle de l’approfondissement, aussi le risque de l’avilissement. Jardin clos déjà, champ où creuse le socle, en petit périmètre, un commencement.

Après, j’ai voyagé. On dit : j’ai vécu. Des lieux, des lieux, des lieux, des visages, des visages, des visages, des aveux et des injures et d’amoureuses paroles qui s’oublient si la main ne les a notées sur le corps du délit. Je n’oublierai pas, j’ai beaucoup noté. Un bout de vie avec le monde qui change et des murs qui s’écroulent et des crises qui naissent et qui persistent. Je n’habite nulle part, chez tous. Ce sont mes amis, ceux qui me logent pour écrire et manger, et nous nous aimons quelquefois.

Un bout de vie avec la haine du libéralisme montant, triomphant, s’épandant sur les restes de la dernière révolution et de ses devenus cadavres totalitaires, avec la haine du naturalisme en art, montant, triomphant, s’épandant sur les scènes de toutes les renonciations accompagnant la nouveauté — je dis oui, nouveauté — et encore l’impensé totalitaire qui est devenu la télévision. Ce sont mes amis, ces lieux qui m’accueillent et m’acceptent en leur tournant le dos. Et aucun chemin ne se dessine vraiment, mais quelque chose s’est creusé à force. Il y a des voies qui s’ouvrent, et c’est là que le corps fouille, s’habillant, c’est là que l’esprit reprend souffle.

Un jour, c’est près de vingt ans plus tard, un jour, j’ai quelque chose pour moi où demeurer. Un jour, grâce à des acteurs de théâtre et à quelques figures tutélaires, à cause aussi, surtout, de cette passion pour le théâtre, tout à la fois complice et concurrente de l’écriture, et qui naquit dans le même temps où l’envie de tourner le dos au monde me taraudait, passion qui n’est peut-être qu’une seconde façon de tourner le dos au monde, je veux dire à l’obscène mondanité, mais avec l’autre, l’acteur, le public, envisageable, envisagé, l’acteur, le public, chaque jour en son accomplissement comme en son deuil d’humanité. Un jour, disais-je, j’eus cette chose, ce lieu pour moi où demeurer, hors le hasard, le raccroc, l’abîme, un endroit pour s’abîmer soi seul.

Une joie.

Générique

//Voix de France Culture//

Vous venez d’entendre Retour à Gabily ?, extraits choisis par Stanislas Nordey et Sophie-Aude Picon dans À tout va, Notes de travail, Chimère et autres bestioles, Violences et Contention.

Avec Emmanuelle Béart, Océane Caïraty, Vincent Dedienne et Stanislas Nordey.
Musique originale et interprétation, Olivier Mellano.

Cette soirée était enregistrée en public et en direct du Festival d’Avignon, dans le jardin du Musée Calvet, le 10 juillet 2026.

Responsable éditoriale, Oriane Delacroix. Conseillère littéraire, Caroline Oisana. Prise de son, montage et mixage, Bastien Varigaud, Paola Collin. Chargée de production, Francesca Fossati. Coordination technique Radio France, Célia Dufour. Production du service des fictions, Anna Oribé et Mariam Ibrahim. Assistante à la réalisation, Alice Pic. Réalisation, Sophie-Aude Picon.

Merci aux équipes techniques du Musée Calvet et du Festival d’Avignon.

Les textes de Didier-Georges Gabily lus ce soir sont publiés chez Actes Sud. Cette soirée est réécoutable sur le site de France Culture et sur l’application Radio France.

PS :
Transcription établie à partir de l’enregistrement diffusé le 10 juillet 2026 et corrigée sur plusieurs points d’après la fiche de l’événement du Festival d’Avignon : titre exact de la soirée, orthographe des noms (Didier-Georges Gabily, groupe T’Chan’G, Emmanuelle Béart, Océane Caïraty, Stanislas Nordey, Olivier Mellano, Sophie-Aude Picon, Alice Pic) et liste des œuvres sources. Les mentions parasites de sous-titrage automatique (« Sous-titrage Société Radio-Canada »), sans rapport avec l’émission, ont été supprimées. Le découpage en fragments (notes de travail datées, extraits de Violences sous le nom du personnage de la Ravie, extrait de Contention) reprend l’ordre et les titres énoncés dans l’enregistrement ; quelques passages restent de graphie incertaine et ont été laissés en l’état.

Arnaud Maïsetti