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Jrn | L’état naturel du monde

[26•07•17]

vendredi 17 juillet 2026


Le néant, le petit jour étouffé, dont la luminosité fondue, au lieu de l’envahir, aspirait le ciel vers l’est, il regardait le ciel, indifférent au fait que cela signifiait que le jour se levait, « c’est la guerre », se dit-il, et « pour pouvoir sortir de la nuit approchant de son terme il faut être impitoyable », la guerre, et il survola du regard l’ensemble des toitures, où tout se bousculait, une bousculade où il n’y avait aucune règle, la guerre, où chacun attaquait l’autre en permanence, où le seul et unique objectif était la victoire. Un combat où seul restait debout celui qui ne se posait aucune question, celui qui, résigné, se contentait d’accepter, comme lui, que le tout fût inexplicable, car le tout, la remarque du prince lui revint en mémoire, n’existait pas, maintenant, il avait l’impression de comprendre enfin combien M. Eszter avait raison, le chaos était bien l’état naturel du monde, aussi, puisqu’il en serait toujours ainsi, était-il impossible de prédire la moindre issue.

Laszlo Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance (1989)


Ce jour-là, les fascistes cessèrent d’attendre : les garnisons espagnoles du Maroc prennent les armes qu’elles rangent derrière le général de division Franco et les tournent vers tout ce qui bouge encore, vont faire feu sur nous déjà – dans la nuit, dix-huit ans plus tôt pourtant, le camarade Iakov Iourovski fait fusiller le Tsar dans une cave de Iekaterinbourg pour que le jour se lève ; il va se recoucher presque aussitôt : John Coltrane meurt ce jour-là à cinquante ans – et ce jour-là aussi (c’est un autre) à quarante quatre ans, menottée dans son lit d’hôpital au Metropolitan de New York, sous surveillance policière et avec soixante dix cents sur son compte, Billie Holiday – tout ce qui meurt nous confie son agonie, charge à nous de l’emporter ailleurs : d’un dix sept juillet l’autre, c’est toujours lui qui revient, et se déplace, nous emporte aussi.

Au pli du roman de Krasznahorkai (retrouvé par hasard dans la bibliothèque, est-ce qu’il existe quelque chose ici bas qui se nomme le hasard ? La bibliothèque ? Ici-bas ?) ceci : arrive dans une petite ville de province un cirque itinérant qui ne propose qu’une seule et unique « attraction » : le cadavre empaillé d’une baleine. On dit qu’aux côtés du cadavre, se tiendrait le Prince en personne – mais quel Prince ? Personne ne le dit ; existe-t-il lui aussi ? – et cette seule rumeur suffit à jeter la ville dans la violence. Non, ce ne sont pas toujours les faits qui produisent l’Histoire, mais les histoires qu’on trame autour d’eux, et qui soulèvent, comme la poitrine le battement d’un cœur affolé pour on ne sait quoi.

On sait bien que Homère n’a jamais existé, mais se levait en chaque poète qui, le récitant, inventait le Poème, et que le texte qu’on lit n’a dès lors jamais existé vraiment, qu’on ne peut rien en comprendre, pratiquement rien en dire – mais ce qui reste : l’image de la mer dans le poème ; quand on regarde la mer aujourd’hui (celle-ci), elle nous lie à celui qui prend nom d’Ulysse, qui lui aussi existe de nouveau chaque fois qu’on pose les yeux sur la mer ; nous lie à sa terreur, autant qu’à cet effroyable désir de s’y mêler, de ne pas mourir, d’être seul malgré tout, de regarder l’horizon non comme un trait au loin mais comme le lieu à rejoindre, le territoire où seul serait possible de vivre ?

Arnaud Maïsetti