arnaud maïsetti | carnets

Accueil > JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog) > Jrnl | À bien d’autres encor

Jrnl | À bien d’autres encor

[26•08•31]

lundi 31 août 2026


À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve

Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs

Et tettent la Douleur comme une bonne louve !

Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile

Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !

Je pense aux matelots oubliés dans une île, 

Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !

Baudelaire, « Le Cygne »


Qu’on ne puisse observer les choses et les autres, le ciel par-dessus les étoiles comme toute la terre brûlée étendue le long des routes à travers champs et défaites seulement depuis l’endroit où l’on se trouve – que cet endroit serait fatalement le lieu plutôt que la formule, indépassable et fatal par où nous recevons le monde, et d’où le rejouer : fatal, oui, endroit d’où parler, et à chaque jour la tâche pourtant de déjouer ce lieu commun – comment parler et voir d’un autre endroit que celui que m’assignent l’histoire et mes choix, eux-mêmes assignés sans doute, par d’obscures forces que je prétends gouverner : comment ? Puis d’un autre côté, parler d’un autre endroit me ferait colon du lieu que j’occuperais : toujours l’étroit défilé – parler depuis telle place, sans parler à la place. Parler à ton endroit, oui. L’endroit : ce qui se montre – contre l’envers de l’étoffe. L’endroit : plutôt qu’un lieu isolé du monde, la face exposée qui implique toujours son revers. Parler d’un endroit dit aussi depuis quel autre je ne parle pas ? Inscrire la lutte dans le lieu même qu’on expose comme depuis lequel lever la voix. À l’heure où l’on réclame, plus que jamais, de se situer, l’enjeu serait : non pas tenir position, ni occuper l’espace – qu’en tous sens on traverse sans rien y déplacer – mais trouver l’endroit malgré tout, qui donne perspective, sans se retrancher derrière l’imparable du témoignage. Ligne de crête, défilé étroit par où passer, vulnérable et hostile, inquiet de trébucher à chaque pas, sûr pourtant d’aller vers où ailleurs on n’est pas.

On dit : un rentré, le pli replié à l’intérieur. La part cachée d’un ourlet, on le dit, parfois, même si de moins en moins (je ne le dis pas). Je dis davantage : colère rentrée. Celle par quoi on s’en prend à soi-même ? Qu’on tait, ou cache – mal ? On dit aussi : rentrée sociale, et on se prépare à l’attaquer. C’est donc : la rentrée. Mais il n’y a plus de sortie. La formation permanente, et le contrôle continu, la modulation tous azimuts règnent souverainement : on n’en finit jamais avec rien. Sauf parfois, avec un livre qu’on referme, et on le tient dans sa main, comme un tout clos qu’on observe depuis son dehors, sans parvenir cependant à le dominer. La rentrée est l’un des symptômes de ce que la société disciplinaire a trouvé comme rituel de domestication – rituel paradoxal, d’un monde tenu par ses paradoxes : célébrer des seuils dans un régime qui a supprimé tous seuils.

Le 31 août meurt Franciszek Honiok : paysan polonais et camarade qui avait tenu les armes sur les barricades de Silésie au printemps 1921. Presque vingt ans plus tard, la SS l’arrête la veille du 31, l’exécute, le revêt d’un uniforme et l’abandonne devant la station de radio de Gleiwitz : preuve d’une agression polonaise, qui justifiait qu’en retour, etc. Les nazis nommeront « Konserve » ces corps qu’on tuait ici et là pour les mises en scène qui servaient à retourner les mots et les consciences, l’histoire elle-même : pure conserve, boîtes mortes. Qu’est devenu le corps d’Honiok, premier mort de la guerre ? Nulle trace, ou si peu : son corps est le document, et le corps a disparu lui aussi. Restent son nom, Franciszek Honiok, une date, le 31 du mois d’août 1939, le visage d’un paysan polonais qu’on ne peut voir qu’en l’imaginant. C’est un 31 août que meurt Mary Ann Nichols. Un 31 août que meurt Baudelaire, aphasique depuis plus d’une année. Un 31 août que meurt chaque fois qu’on la prononce la mort de ceux qui travaillent à la défaire en nous.

Arnaud Maïsetti