Accueil > JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog) > Jrnl | De loin
Jrnl | De loin
[26•07•15]
mercredi 15 juillet 2026

À l’horizon, le soleil a commencé à décliner et il n’atteint presque plus le tumulus de la sépulture. Juan remet son chapeau sur sa tête, donne de l’éperon et choisit de ne pas regarder en arrière. En sortant du village les cordes d’une guitare et les premiers corridos commencent à lui parvenir de la buvette, déjà un peu glissants à cause de l’alcool. De loin il arrive à peine à déchiffrer les paroles, mais il sait bien ce qu’elles racontent : des histoires sur des hommes et des femmes qui meurent pour que la vérité de leur chanson leur survive.
Juan Gómez Bárcena, Même les morts (2025)
Ciel lourd, de quels remords, terreurs, ou joies vaines ? Ciel lourd et nous dessous, rien d’autre que du vent remué par le vent, et il n’y a même pas de vent, à peine un peu d’air qu’on ne parvient pas à respirer à cause du capitalisme et de juillet, les deux se confondant (non d’excuses) pour finir par fabriquer ces nuits sans histoires, et sans air donc. Je lis que pour parvenir à trouver le sommeil, après plusieurs dizaines de minutes à retourner en tous sens le problème de la fatigue et n’y pas parvenir, il faut se lever, faire quelques pas, regarder par la fenêtre, et revenir s’allonger : faire croire au corps que c’est de nouveau l’heure. J’avais déjà appris que, pour dormir, il fallait faire semblant de dormir, je saurai désormais qu’on peut ruser aussi en faisant semblant de ne pas dormir. Reste que le moustique, assaillant insatiable, et agent historique dressé pour nous empêcher de comploter, le soir, avec nous-mêmes, toujours prompt à nous livrer bataille pour qu’on lui livre bataille (et qu’on ne pense pas aux moyens sûrs capables de renverser l’ordre de la domination) ne dort jamais, ou seulement à midi, quand le sommeil paraît définitivement enfoui, vieux rêve, ou rêve à venir perdu dans l’horizon du soir. Quelle vie.
Certains mots n’existent qu’en quête de leur propre définition, que chaque événement déplace ou renouvelle, annule, contredit, relance. Qu’on ne les prononce que pour les définir. Le mot Révolution, par exemple, le mot Amour. Le mot Écriture. D’autres, à l’inverse, imposent leur brutalité d’évidence, incapables de porter en eux autre chose qu’eux-mêmes. Le mot Silence. Le mot Terreurs associé à nocturnes. Le mot Écriture.
J’observe la plaie sur le coude, le corps posé sur le corps et qu’on nomme cicatrice : cette sorte de signature plus évanescente qu’un tatouage, mais plus sûre aussi, à la fois plus accidentelle et plus fatale. Une couture qui fait de la peau ce sac où je suis chaque seconde davantage jeté et que l’histoire trimballe comme on jette dans le wagon au moment où il démarre, parmi bestiaux et outlaws (vieux rêves sur lesquels la musique de Bob Dylan sert de décor et de lumière : d’horizon) : présence cicatricielle de moi-même à même ma peau, qui porte mémoire des coups dans leur effacement perpétuel (effacement capable aussi de les maintenir visibles malgré tout jusqu’à l’imperceptible) : sensation, monde aussi ; un jour il faudrait savoir écrire une histoire du monde des cicatrices, une syntaxe de la cicatrice, une poétique et une écologie de la cicatrice, toute une science qui les porterait toutes.


