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Jrnl | La honte est déjà une révolution
[26•08•26]
mercredi 26 août 2026

Vous me regardez en souriant et vous dites : la belle affaire ! Ce n’est point par honte que l’on fait une révolution. Je réponds : la honte est déjà une révolution ; elle est vraiment la victoire de la Révolution française sur le patriotisme allemand qui en a triomphé en 1813. La honte est une sorte de colère, la colère rentrée. Et si toute une nation avait tellement honte, elle serait comme le lion qui se ramasse sur lui-même pour bondir.
Lettre de Marx à Arnold Ruge (1843)
À l’heure où — quelle parole pour oser se lever sans l’anacrouse qui la situe ici ? Est-on assez indigne de l’époque pour la négliger ? Qu’il n’est plus possible d’avancer dans ce temps et en soi sans le sentiment de la honte, celui de l’humiliation, la désolation et de la tristesse. La défaite, partout, est la nôtre aussi, est la mienne, et ce qui fait le champ même où les yeux se portent, sur la mer comme au ciel, et au fond de soi-même ce reste âcre qui dévore et abat. « Le jour se lève : retiens la leçon. » — et le jour se couche aussi, et toujours en quête de davantage de beauté : leçon ? Ou c’est pour mieux se lever, mon enfant.
Réformer son existence. Distinguer ce qui tient de l’ascèse, rejoindre ce point immobile au loin où enfin l’être s’accomplirait pleinement, confondu avec l’idée qu’il se fait de lui-même, et où ici, il pourrait s’allonger et fermer les yeux – de ce qui est technique, modelage, prise sur ce qui au capital échappe (mais n’être pas dupe de ce qu’il fait à nos vies intérieures aussi, à nos rêves mêmes, à ce qu’on voudrait de plus secret et latent : il sait l’atteindre aussi, qui sait ?). Réformer : tient aussi au plus infime. Régler l’heure du lever à sept heures deux ; déjeuner à heure fixe mais aberrante ; écouter toujours tel morceau de musique en premier ; tel autre : en dernier ; écrire et tant pis quoi ; s’efforcer de vivre en dépit de soi ; trouver dans la citadelle intérieure une pièce inconnue de tous où déposer un verre d’eau face à une fenêtre ouverte devant laquelle se recueillir, une fois par jour ; garder le silence ; n’en penser pas moins ; ne pas prendre le temps ; éviter de le perdre dans les querelles obscènes des avis contraires ; refuser de le donner, son avis : tâcher de n’en avoir pas – et plutôt des pensées, ouvertes en plusieurs parts comme arrachées avec les dents et qui saigneraient. Réformer l’existence même par ce qui dans l’existence est suffisamment insupportable pour être sans phrase récusé. Donner le gage à la vie sociale pour y puiser seulement des raisons de la traverser. Dormir seulement d’épuisement ; se lever seulement épuisé. Aller.
Quand j’entends : prenez garde au danger qui consiste à distinguer les affects politiques de l’amitié, il y a toujours le risque d’opposer les nôtres, aux autres : je regarde les autres, et je sais ce qu’ils sont, ce qu’ils font et ont fait, ce qu’ils nous feront, aux miens – même ceux qui ne me considèrent pas comme les leurs –, et je regarde les nôtres : chiffonne la pensée du danger, et la jette au sol, et je suis plus léger, et je pense à Saint-Just, encore, avec affection, et reconnaissance.
