arnaud maïsetti | carnets

Accueil > JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog) > Jrnl | Le temps le plus propice pour naître

Jrnl | Le temps le plus propice pour naître

[26•04•16]

jeudi 16 avril 2026


Le temps le plus propice pour naître
n’était pas
n’est pas aujourd’hui

La Tour de la Mort s’élève
se voit déjà de partout
n’aura pas sa pareille

En un cercle, un cercle immensément large
des cycles s’achèvent
Des victimes sans tarder, seront là, présentes.
Simultanéité toujours si remarquable
des sacrifiés et des armés.

Michaux, Déplacements dégagements (1985)


Chaque rêve rêve ce qui malgré lui le hante et lui permet, le soir suivant, de revenir — de constater : ce n’est pas le même. Nous ne sommes jamais le même soir. Les ombres n’ont pas la même lenteur sur le sol, tremble autrement sous le jour qui tombe différemment : chaque rêve recommence l’épreuve historique de ce qui toujours revient et toujours se déplace, lignes tremblées. On appelle à soi ce qui console et terrorise, ce sont parfois les mêmes visages, les mêmes allures. On ferme les yeux sur eux, sans savoir que c’est contre soi qu’on le fait. Non, rien ne revient au même : rien ne fait retour sans porter avec soi la charge atroce de ce qui a eu lieu et le décuple ou en tire leçon : et de même sommes nous armés des armes forgés autrefois et laissés tout prêts pour nous, améliorées même par le temps, la furieuse patience et la plus féroce impatience.

« Soleil, prends garde à toi. » (A. J., Wierz, 1870) — ce qui distingue l’émeute de la révolution, c’est que la seconde ne craint pas de remplacer la course de la lumière du jour, quand la première s’arme seulement contre ce qu’il nous fait.

Vulgarité du monde : chaque seconde porte en elle (le vent, le cri d’un chien, un souvenir – honteux, ou précieux –, le regard de qui passe et qu’on ne verra plus jamais dans cette vie, le silence parfois quand on doute, la pensée qui nous vient d’un ami mort, le son de sa voix, le calme avec lequel il affrontait tout cela, les premiers pas d’un enfant, le fait que nous sommes la dernière génération de ce monde à avoir pu observer des abeilles, le mot désespoir) ce qui vient la prouver, en s’opposant à elle.

Arnaud Maïsetti