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Jrnl | Rien à personne

[26•01•30]

vendredi 30 janvier 2026


Faut jamais rien raconter à personne. Si on le fait, tout le monde se met à vous manquer.

J. D. Salinger, L’Attrape-cœurs


Ce qui a eu lieu — l’expression « ce qui a eu lieu » — le resserrement du temps dans l’espace, le recueillement plutôt d’un temps mis aux arrêt et forclos, et ainsi, on pourrait enfin le voir : le temps saisi dans le lieu d’où on le toise, le reconnaît, un peu, à cette manière d’être perdu là, immobilisé par l’instant. Et on ne peut rien faire pour lui : tout est fini déjà ; rien ne peut être réparé du temps. On essaie de penser à qui l’on était, de mémoire, et on ne parvient qu’à oublier. On est à soi-même le parchemin indéchiffrable des médiévistes, sur quoi le moine copiste s’est acharné à fixer l’éternité, dont il ne reste que quelques griffures : ce qui a eu lieu. Je n’écris pas pour me peindre, mais pour noter le passage (je ne saurai jamais de mémoire la phrase de Montaigne, qu’il n’a peut-être jamais écrite, mais qu’il a pensée si puissamment en lui puisque je m’en souviens).

Dans mes carnets que je remplis à la volée, j’aurai noté ceci : « la sidération, au ralenti ». Je n’ai pas précisé — cela allait de soi — et désormais je ne sais plus si c’était l’Iran, des vagues et du vent, des empires arrogants, le rêve de la nuit, de ce moment où la voiture devant moi a calé et m’a contraint de m’arrêter sur les rails du tram lancé vers moi, de rien, de tout ce qui, sous la lune, passe sur moi comme un tram et que j’évite par quel hasard, et quelle nécessité.

La fatigue, haute comme le poing qui se dresse sur le chien et va l’abattre. Alors je ferme les yeux et ne trouve pas le sommeil : c’est lui qui me trouve, à force de me traquer — lui qui va m’abattre — et je n’aboierai pas.

Arnaud Maïsetti