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Claudine Galéa & Mathieu Amalric | Du manque à l’image

Devenirs de Je reviens de loin de Claudine Galéa à Serre moi fort de Mathieu Amalric

mercredi 18 mars 2026


Dans le cadre du colloque « Claudine Galea : gestes d’écriture », qui a lieu à Albi du 17 au 19 mars, je dépose ici ma communication autour et à partir de la pièce Je reviens de loin et sa version cinématographique de Mathieu Amalric, Serre moi fort.



Résumé

Cette communication se propose d’étudier la pièce Je reviens de loin (2011) et sa réinvention cinématographique dans Serre moi fort (2021), adaptation réalisée par Mathieu Amalric. L’enjeu est de penser la circulation d’un même geste d’écriture entre scène et écran, et la manière dont cette traversée éclaire une poétique du manque et de la dislocation, centrale chez Galea – poétique qui innerve singulièrement le texte dramatique et que le cinéma révèle et amplifie de son énergie affective et fragmentaire. La pièce de Galea repose sur un principe d’énigme : une femme parle en l’absence des siens, dans un jeu de réalité altérée et de mise à distance, où l’adresse flottante devient la clef de lecture, au sein d’un espace-temps incertain, au croisement du deuil et du déni. Les ruptures de rythme, les ellipses et la syncope syntaxique dessinent un geste d’écriture qui travaille à la fois la perte et l’impossibilité de dire. Ce geste s’affirme dans une tension entre refus du récit explicite et nécessité de dire la perte, en l’absentant, et il s’incarne dans une voix fragmentée, vacillante, dont le silence et les résurgences poétiques deviennent autant d’actes performatifs. Le théâtre devient ainsi le lieu du déni et de sa traversée, autant que celui d’une résistance au récit linéaire, d’un refus de conclure, mais aussi d’une exposition nue du manque — affectif, narratif, sonore. Le film d’Amalric, en reprenant librement la matière de la pièce, n’en propose pas une simple adaptation, mais un développement imaginaire fondée sur ses zones d’ombre. Il déplie l’arrière-plan narratif, recompose une diégèse cohérente, tout en gardant l’ambiguïté fondamentale. Par des jeux de montage, de fausses pistes narratives et de travail sur l’image-absence, Serre moi fort prolonge et transforme le geste initial : celui d’une écriture fragmentaire qui suscite une réception active, affectivement troublée. Le film met donc en œuvre un autre geste d’écriture, pleinement cinématographique cette fois, d’un cinéma paradoxal où les fantômes tiennent lieu de présence – paradoxe que le cinéma ne cesse d’interroger depuis ses origines – et qui déplace le texte initial sans l’annuler : par la fragmentation temporelle, le recours à des pièges perceptifs et la mise en scène d’un deuil non formulé, Serre moi fort prolonge le vertige du texte source. Ce passage d’un média à l’autre, de la scène à l’écran, constitue un véritable entrecroisement : ce n’est pas tant le texte qui est transposé que son énergie, sa performativité, son pouvoir d’ébranlement. En ce sens, nous interrogerons ce que cette métamorphose dit du geste d’écriture chez Galéa : non comme forme close mais comme force mobile, ouverte à des réappropriations sensibles et artistiques. La scène et l’écran, loin d’illustrer un propos, deviennent les lieux d’un trouble — affectif, temporel, fictionnel — qui active la réception. Le passage du théâtre au cinéma n’est donc pas simple adaptation, mais geste de réécriture en écho, qui donne à voir la puissance performative du manque, et la manière dont l’écriture galeaienne suscite de nouvelles formes de présence. À travers cette étude comparée, appuyée sur l’analyse de séquences clés de la pièce et du film, on interrogera donc la manière dont le geste d’écriture, dans sa dynamique propre, produit des effets d’adresse et de résonance.
Entre théâtre et cinéma, Je reviens de loin devient ainsi un geste traversant, où le manque n’est pas un défaut à combler, mais un moteur poétique. Ainsi pourrait être saisie, dans ce flux croisé, la puissance fictionnelle d’un geste d’écriture qui fait de l’absence une présence agissante.


I. Ouverture — grammaire du deuil de la double fable

« Il y a un temps où la mort est un événement, et à ce titre, mobilise, intéresse, tend, active, tétanise. Et puis un jour, ce n’est plus un événement, c’est une autre durée, tassée, insignifiante, non narrée, morne, sans recours : vrai deuil insusceptible d’aucune dialectique narrative. »

Trois semaines après la mort de sa mère, Roland Barthes note dans la sécheresse d’une fiche l’irréductible résistance du deuil au langage, et combien il échappe douloureusement au récit. Violemment indicible, la perte bascule dans une durée informe qui ne connaît plus développement ni résolution. Dans ce basculement, autre chose s’effondre : non pas seulement la présence de l’autre, mais l’adresse qu’on lui portait. Car le plus terrible dans le deuil tient à ce que ce n’est pas tant l’autre qui nous manque — l’autre nous manque, oui, immensément — mais c’est de savoir qu’on ne manque plus à l’autre disparu. Qu’il n’y a plus personne à qui dire, comme Barthes l’écrira le 11 novembre 1977 : voilà, je suis rentré (« Solitude = n’avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure »). Plus personne devant qui revenir. Le mot même de retour perd son destinataire – ou en acquiert un autre plus obscur, plus lointain : je reviens de loin. D’où ce lointain du monde et par quel retour revenir ?

Cette question n’est pas seulement celle du sujet endeuillé — c’est aussi, structurellement, celle du théâtre. Il n’y a de théâtre peut-être qu’endeuillé, où le deuil serait son principe actif, le lieu et la formule dramaturgique de son processus. Pour le dire avec Enzo Cormann : Théâtre, lieu où les morts font retour sur la scène des vivants. De cette intuition, la pièce de Claudine Galéa ferait théorème : ce sera ici mon hypothèse.

C’est depuis ce point aveugle de l’adresse — et depuis cette impossibilité d’une dialectique narrative du deuil — que je voudrais lire Je reviens de loin de Claudine Galéa et son devenir cinématographique dans Serre moi fort de Mathieu Amalric. Car ce texte, il me semble, ne tente pas de restaurer le récit là où Barthes constate qu’il s’est effondré, mais fait tout autre chose : il met en scène — au sens le plus fort et nu, c’est-à-dire le plus dramaturgique — le geste par lequel un sujet endeuillé invente, depuis l’intérieur de la perte, sa fable de substitution, déni du réel et sa doublure : récit qui tiendrait lieu de monde.

Je dévoile d’emblée le principe structurant de Je reviens de loin, parce que ce principe est la condition même de la pensée qu’elle engage. La pièce repose sur un dispositif de double fable. D’abord, et pendant la quasi-totalité du texte, on croit lire le récit d’un départ : une femme, Camille, quitte un matin d’hiver sa maison, son compagnon Marc, ses deux enfants Lucie et Paul. Un geste de dégagement — et il faut beaucoup de courage pour faire preuve de cette lâcheté. -Elle s’en va vers l’océan tandis que les scènes familiales se succèdent — petits déjeuners, dialogues tendres, le jeune Paul qui réclame sa mère, la plus âgée Lucie se réfugie dans ses gammes de piano. Tout tient, donné avec la force de l’évidence.

Puis, très tard dans la pièce, au Deuxième impromptu, tout bascule. Des voix chorales livrent les faits dans une langue sèche et factuelle, terrible de sobriété : Marc, Lucie et Paul ont disparu en montagne. Un dimanche matin, le père et les enfants sont sortis. « Ils ont disparu tous les trois / leurs vêtements et leurs affaires étaient restés dans le chalet / On a averti la police / [...] on n’a pas retrouvé leur trace / On a attendu le dégel / Les corps enfouis sous la neige dans une crevasse. » Et l’on comprend alors que la première fable n’était qu’une fable de substitution : le théâtre mental d’une mère endeuillée qui, pour ne pas affronter la mort des siens, s’invente le scénario où c’est elle qui serait partie, où les siens seraient vivants quelque part derrière elle, où le manque aurait encore deux bords. Car partir, c’est encore être attendue ; mais non pas mourir.

II. Le geste de la pièce — composition musicale et voix du deuil

À la dialectique narrative du récit (dialectique qui transforme l’expérience en langage), le deuil substitue une pulsion de la négativité qui vient habiter le creux de l’existence et du langage. Une vie en creux, voilà ce que proposerait le deuil à la vie — décomposée, déliée d’elle-même : disloquée. Le deuil nous expose à une autre grammaire spatiale de l’existence, fondée sur l’espacement, le remplacement, la dislocation : Quelle forme pour cette décomposition ? Quand le langage articulé est défait, un autre type de composition : une composition musicale. « Il n’y a de composition que musicale » proposait Duras dans Écrire — et il s’agirait, toujours, de « s’accorder au livre » : de s’accorder musicalement. Ici, cette proposition tend à se radicaliser : la composition musicale n’est pas une forme appliquée à un contenu — elle est le geste même du deuil. Car que fait le deuil, sinon reprendre ? Les mêmes scènes et les mêmes mots, dans des variations infimes qui mesurent à chaque fois l’écart entre ce qui était et ce qui n’est plus. La compulsion de répétition freudienne trouve ici sa forme dramaturgique : thème et variations.

Je reviens de loin s’organise en Prélude, trois Mouvements, deux Impromptus, Finale — avec des séquences récurrentes qui fonctionnent comme des motifs. -« Ma maison » ouvre le Prélude et referme la Finale, presque mot pour mot, avec des déplacements infimes : dans la Finale, les plantes de la véranda ont crevé, le futur est devenu un passé qui n’a pas tenu ses promesses. « Départ » revient dans chaque mouvement. « Petit déjeuner » revient trois fois. « Piano » creuse à chaque retour un peu plus profond. Les « Chansons » ponctuent les mouvements comme des arias. La note liminaire de Galéa l’énonce avec précision : les séquences « se distribuent dans une structure non chronologique » selon « une progression qui tient plus de l’inconscient et de l’imaginaire que de la raison cartésienne ». Le texte avance comme avance une pensée de deuil — par ressassement, et éclats, brusques retours à des scènes qu’on croyait avoir quittées. Barthes notait : M’effraie absolument le caractère discontinu du deuil. Galéa fait de cette discontinuité effrayante un principe formel.

Le régime de la pièce est bien celui de la voix : une voix fragmentée, vacillante, tenue à l’os, dont les silences et les résurgences poétiques deviennent autant d’actes performatifs, performant le manque. Le théâtre mental de Camille se construit dans les blancs de la parole, les ellipses, et ce que les italiques laissent affleurer sans le dire. C’est un régime du langage — monologique, parcimonieux, dépensé avec la prudence de qui craint de réveiller les morts en les nommant. Et c’est par ce retrait même que la pièce se donne comme pleinement théâtre : elle fait du manque une matière scénique, de l’absence une présence vocale, du silence un espace habité. -Le deuil y trouve une forme proprement dramaturgique — non pas parce que le théâtre représenterait le deuil, mais parce que le théâtre, comme le deuil, est cet art de faire revenir ce qui n’est plus, dans une voix qui porte les disparus puisqu’on les porte en soi.

Devant une telle pièce, on comprend pourquoi le cinéma est à la fois appelé et mis devant une certaine impasse — appelé parce que le fantôme est aussi sa matière ; mais cette matière, le théâtre la travaille par la voix, le retrait, le silence, et ces moyens-là ne sauraient se transposer dans la grammaire de l’image. Il faudra au cinéma inventer son propre régime pour prolonger le geste. Ce n’est que par ses moyens propres qu’un film saurait lire ce théâtre : le deuil jouant ici comme là le rôle d’une solution chimique — celle qui révèle, dans chaque art, ce qu’il peut, et ce qu’il fait.

III. Le film comme prolifération du dispositif

Et de fait, le dispositif de la pièce, Mathieu Amalric ne l’adapte pas — il le prend en charge. Serre moi fort — écrit sans tiret, peut-être pour insister, en creux, sur ce principe même de manque et de déliaison — n’est pas un film qui reproduirait la fable de la pièce en repassant sur ses pas. Dans un entretien, Amalric confie que le film avait dans un premier temps conservé la structure de la pièce — un rebondissement final, « à la Sixième Sens ». Mais en cours de montage, cette construction lui était devenue « insupportable » : ce qui fonctionnait dans la pièce ne le pouvait au cinéma, parce que le secret dissimulait précisément ce qui le bouleversait et qu’il voulait mettre en avant : « le geste d’imagination dans cette femme ».

En cachant au spectateur que Clarisse invente, il l’empêchait de voir ce qu’elle fait — c’est-à-dire l’essentiel. Amalric a donc choisi d’éventer le mystère dès le premier tiers du film, et donc de le déplacer : non plus un récit construit sur la surprise de ce que le personnage a perdu, mais un film qui donne à voir le principe même d’invention d’une vie à rebours, ou à l’envers de la vie — à son revers même. Le spectateur accompagne dès lors ce processus plutôt qu’il n’en est dupe.

Mais ce dépliement ne dissipe pour autant pas l’ambiguïté fondamentale. Deux films cohabitent ainsi sur un même écran : un film de fugue, un film de deuil — et si Amalric choisit d’éventer le mystère plus tôt, il le fait en maintenant les deux récits en regard.

Là où la pièce s’ouvre sur un « Non » qui la place d’emblée sous le régime de la réfutation — du déni —, le film s’ouvre sur une première réplique d’une tout autre nature : « On recommence. » Devant le jeu de memory, les polaroïds retournés sur la table, Clarisse — c’est le nom que prend Camille sous les traits de Vicky Krieps — relance la partie. Ce « On recommence » ne dit pas le memory : il dit le dispositif même dans lequel Clarisse s’est jetée pour faire son travail de deuil. Un jeu psychotique à la lettre, où elle double la réalité d’une autre fable, comme la doublure d’un manteau. Les polaroïds ne sont pas le support d’un travail de mémoire mais d’un travail de composition : Clarisse ne se souvient pas — elle compose, elle monte, elle fait son cinéma intérieur.

Amalric choisit d’envelopper ce cinéma dans une structure plus pleine et suturé que la pièce : là où Galéa maintient la narration dans l’ellipse, le film compose une diégèse cohérente qu’il prend soin de déplier : Clarisse accomplit son road-movie vers la mer et les Pyrénées. Tout ce que la pièce contenait dans le hors-champ de la voix, le film le déplie en images — et parfois les amplifie jusqu’à leur explicitation. L’action s’y déroule entre deux repères : environ deux mois après l’accident, et le début du printemps, le moment de la fonte des neiges, quand les corps ensevelis par l’avalanche réapparaîtront. Entre-temps, il faut tuer le temps. -Et Clarisse le tue en se faisant des films, au sens le plus littéral : elle se fabrique des scénarios qu’elle reprend, arrange, infléchit, accentue, corrige. Elle dispose des situations, des corps, souffle les répliques. Les morts y font ici retour, mais comme vivants ; les fables s’y construisent et se défont dans le mouvement même qui les exécute — ainsi qu’on exécute une partition, en l’achevant quand on la réalise. Le synopsis de base est bien celui de la fable de substitution : elle quitte la maison et laisse sa famille seule, ses enfants grandissent.

Mais le dispositif prolifère parce qu’il est travaillé de l’intérieur, révisé comme un scénario en cours d’écriture. Clarisse idéalise d’abord ses enfants, les imagine « comme des biches », alors même qu’elle avait parfois envie « de les jeter par la fenêtre », et que son mari « est un meuble ». Puis elle corrige : le fils devient plus cruel, brûle les journaux intimes de sa sœur ; la fille se fait plus égocentrique, tournée vers elle-même et son piano. La fable n’est pas un souvenir figé — c’est un matériau plastique que le deuil pétrit sans relâche.

C’est ici que le film est le plus radicalement cinématographique — dans une logique d’engendrement des images par métonymie de signifiants contigus : l’avalanche évoquée conduit au bain débordant de mousse dans lequel plonge (s’ensevelit) le jeune Paul, qui conduit à l’image de Clarisse enfouissant son visage dans la glace d’une poissonnerie. Image qui consonne avec une autre, où l’on voit Clarisse déblayer le pare-brise recouvert de neige de sa voiture, essayant de voir à travers : geste qui est celui du deuil même, cherchant à distinguer ce qui est là de ce qui n’est plus. Le film pense ainsi par images là où la pièce pensait par voix — et c’est cette pensée visuelle qui constitue sa manière propre de prolonger le dispositif. Là où la pièce de Galéa laissait la voix fragmentaire de Camille construire son théâtre mental dans les blancs de la parole, le cinéma donne à cette construction une puissance d’incarnation qui la rend visible, c’est-à-dire plus cruellement encore présente dans son absence même. On pense à cette image, vers la fin du film : Clarisse prenant en photo, au polaroïd, une pièce vide — et s’imprime sur la pellicule cette même pièce occupée par ses enfants : l’impression photographique de la mémoire tient lieu de réalité, dans une image qui fait image de son processus.

Parfois, Clarisse voudrait que la réalité prenne le relais de la fable de substitution. Là où la pièce inventait à Lucie un avenir rêvé de pianiste, le film pousse la projection plus loin — Clarisse déguise mentalement sa fille en réincarnation de Martha Argerich. Puis elle croit reconnaître ce destin dans le réel : elle suit une autre jeune fille, autre pianiste talentueuse, qu’elle prend pour la sienne. Grave méprise, qui confond la vie et son cinéma, la proie et l’ombre. Car la jeune fille se défend d’être cette figure de projection — elle n’est pas sa fille, elle résiste, et le charme se brise. C’est alors que Clarisse lâche : « Il faut tout faire tout seul ! » — réplique qui dit la solitude du démiurge : il faut repartir dans l’imaginaire, cesser d’aller chercher dans le réel les acteurs de son film mental. Le cinéma intérieur ne tient qu’à condition de rester ce refuge loin du réel.

Dans ce passage du monologue intérieur de Camille à la fabrication visuelle de Clarisse, le film déplace la question de la projection. Dans le texte, celle-ci est de part en part psychique — Camille projette un théâtre mental. Dans le film, cette projection rencontre la projection lumineuse qui est le propre du cinéma, cet art de fantômes où les corps qui apparaissent sur l’écran sont des corps absents rendus présents par la lumière. Clarisse devient ainsi la « projectionniste de son propre film intérieur ». Seule une image peut lutter contre une image, écrivait Frédéric Worms. Les images de l’absence peuvent être harcelantes, paralysantes, revenantes quand elles se figent sur des clichés — ces images du passé sans devenir ; elles ne peuvent être contrées que par d’autres images, celles-là créées, proliférantes, créatrices d’autres mondes et d’autres vies : non pas des clichés, mais leur envers : des champs de forces. Le geste de Clarisse — et celui d’Amalric avec elle : Clarisse semblant être la metteuse en scène du film que met en scène Amalric — consiste à opposer aux images manquantes (les polaroïds lacunaires, la table familiale vide) des images inventées qui viennent occuper le creux de la perte. Du manque à l’image —le titre que je propose ici – voudrait nommer ce mouvement : non pas du défaut à sa réparation, mais la découverte que l’image, comme la voix, comme la fable, est la forme que revêt le manque, et non son contraire.

 Amalric et sa productrice ont eu, en lisant le texte de Galéa, ce qu’ils décrivent comme « la sensation de lire une partition », et le cinéaste a poussé cette logique jusqu’au montage, en structurant le film autour des gavottes et doubles de Rameau : une ritournelle, un thème entêtant qui revient, comme si la compulsion de répétition trouvait ici sa forme sonore.

Le montage fonctionne comme une sorte de chorégraphie imagée et le film avance ainsi par mouvements déséquilibrés, où chaque scène contrecarre la précédente : fragments qui résistent à la synthèse, dont le déséquilibre même produit un mouvement à la fois assuré et stagnant : à l’image du deuil lui-même, sans cesse recommençant, prenant appui sur tout signe pour le dévorer et le déployer sous d’autres formes. Ce que Winnicott, cité par Barthes, formulait ainsi : J’ai peur d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Je la recommence sans cesse en moi-même sous mille substituts. Recommencer sous mille substituts : tel est le geste de cette pièce, et le film le reprend — un leitmotiv y revient, qui livre la clé : « C’est pas moi qui suis partie ; j’ai inventé. » Phrase qui dit le dispositif tout en le relançant.

Mais le dernier plan, lui, brise la reprise. Clarisse prend la voiture et part — le même geste que dans la fable de substitution, le même départ en voiture vers ailleurs. Sauf que cette fois, la maison est vendue. Ce n’est plus le scénario qu’elle se jouait : c’est la réalité qui a rejoint sa fiction, ou plutôt l’image qui s’est enfin ajustée à la vérité. -Quelque chose se dénoue de son film intérieur — et le film d’Amalric peut s’achever, puisqu’il ne tenait que sur le film que se faisait Clarisse. Quand la fable de substitution et le réel coïncident, il n’y a plus d’écart à combler, plus de substitut à inventer : le deuil a fait son travail, et le dispositif peut se clore.

IV. Relire la pièce depuis le film — le geste traversant

Le clore, et l’ouvrir à une autre lecture de la pièce. C’est que le trajet de Clarisse nous permet peut être de revenir (de loin) à Camille. Cette traversée vaut ici comme contre-épreuve : si le geste peut passer du théâtre au film sans se perdre, c’est que la pièce exposait non un contenu transposable (celui d’un simple motif endeuillé) mais une opération — projection, répétition, hantise — dont le cinéma possède son propre régime. Le deuil n’était pas le thème de l’écriture galéenne mais sa force motrice.

On entend désormais autrement la composition musicale de la pièce depuis ce que le film a montré. Les séquences récurrentes ne sont pas seulement un principe formel — elles sont l’équivalent textuel de ce que Clarisse fait avec ses polaroïds : un travail de montage, de reprise et de variation, une écriture qui compose au lieu de se souvenir. La compulsion de répétition trouvait dans la pièce sa forme dramaturgique — thème et variations —, mais le film en révèle la dimension cinématographique : ce n’est pas de la mémoire, c’est du montage.

De même pour la grammaire des modes. Robbe-Grillet posait — dans une intuition prolongée par Deleuze — que l’image cinématographique est toujours à l’indicatif : tout ce qui apparaît à l’écran est, et au même titre. Or c’est précisément ce que l’écriture de Galéa faisait déjà, au sein même de l’écriture dramatique — une sorte d’aplat des modes qui confère à tout un même degré de réalité, et donc d’irréalité. Les scènes de petit déjeuner, les duos, les séquences « Piano » — tout est donné au même régime d’existence, sans conditionnel du doute, sans subjonctif de l’irréel. Rien ne signale que certaines scènes pourraient être des souvenirs, des fantasmes, des reconstructions. Le film révèle rétroactivement que la pièce n’était pas « littéraire » au sens où elle aurait disposé de modes grammaticaux pour distinguer le réel du fantasme — elle était déjà en puissance cinématographique dans son régime de croyance.

Et c’est cette indistinction des modes qui fonde la puissance de la fable de substitution. Ce que construit Camille n’est pas simplement un récit alternatif — c’est un dispositif psychique où le sujet endeuillé se réinvente en sujet de l’abandon. Les morts n’attendent plus, on ne leur manque plus. Mais la fable que Camille se raconte reconstruit un monde où le manque est réciproque, où celle qui est partie peut encore être attendue. La fable fait parler les morts de leur propre disparition — sans qu’ils le sachent, et sans que nous le sachions. -Quand Lucie dit qu’en jouant de toutes ses forces elle fait disparaître sa mère, ce n’est pas, dans la lecture savante, la fille vivante qui conjure l’absence : c’est la mère qui fait parler sa fille morte, et lui invente un avenir de pianiste qu’elle n’aura jamais. La Chanson de Paul : on parle de toi / on parle au passé / on t’a enterrée un matin de février / on t’a inventée. Dans la lecture ignorante, c’est la parole cruelle d’enfants qui se vengent de l’abandon. Dans la lecture savante, c’est l’aveu du fantasme lui-même : je vous ai inventés. — phrase que dira explicitement le film pour se réaliser.

C’est par cette ventriloquie des morts que le théâtre plus terriblement encore fait retour. Le jeu de memory — ces polaroïds que Clarisse cherche à apparier dans le film — est la figure cinématographique de cette relecture que je nommerais paranoïaque, au sens fort : les signes vides se révèlent pleins, gorgés de la catastrophe qu’ils dissimulaient. Le jardin à l’abandon — la pelouse que personne ne tond, le cheval à bascule rouillé enfoncé dans la terre — ce n’est plus le décor d’une maison qu’on a quittée : c’est celui d’une maison où plus personne ne vit. Et la voix off de Clarisse, flottante entre les plans, adressée à ses fantômes, est le devenir-cinéma de la voix fragmentée de Camille — de ces italiques qui perçaient le tissu du fantasme pour laisser affleurer le réel de la catastrophe.

La note liminaire de Galéa — permutations et reprises partielles étaient suggérées comme possibles — est une déclaration de poétique. L’écriture s’y donne comme partition : ce qui appelle la reprise, la traversée, n’existe pleinement que dans le passage d’un corps à un autre, d’un dispositif à un autre. Écriture de la hantise : hanter, avant de signifier obséder, signifiait d’abord fréquenter un lieu, y demeurer. Camille est habitée par ses morts, et c’est parce qu’ils l’habitent qu’elle peut les faire habiter ailleurs — dans la maison désertée de la fable, sur la scène du théâtre, sur l’écran du cinéma. La hantise circule : du vivant à la scène, de la scène à l’écran, et de l’écran au spectateur qui, à son tour, se découvre habité.

***

Barthes — et ce sera la dernière fois, pour finir. Le 24 juillet 1978, depuis le Maroc : « Dans tout voyage, finalement, ce cri — chaque fois que je pense à elle : je veux revenir ! — bien que je sache qu’elle n’est pas là pour m’attendre. » Revenir — mais où ? Rentrer — mais vers qui ? C’est la question que pose le titre de Galéa, et que la traversée de la scène à l’écran ne cesse de relancer.

Ce qui circule de Galéa à Amalric, c’est la performativité du manque — cette puissance qui contraint à produire des formes précisément parce qu’il n’y a plus rien. Le théâtre mental de Camille rencontre dans le cinéma un autre dispositif de hantise, et cette rencontre ne produit pas une œuvre dérivée mais une continuation du geste. Le film ne traduit pas la pièce : il la recommence — sous d’autres substituts. Et cette traversée révèle rétroactivement la poétique de cette dramaturgie : si le geste peut traverser sans se perdre, c’est que l’écriture galéenne n’est pas une forme close mais une force mobile.

Je reviens de loin — le titre — s’entend comme une promesse et un aveu. Ce n’est pas un retour au même — c’est un retour qui a traversé l’absence, pour en porter la blessure. Entre théâtre et cinéma, entre la voix de Camille et l’image de Clarisse, un geste traversant fait de l’absence non un défaut à combler mais un moteur poétique — la puissance fictionnelle d’une écriture qui, parce qu’elle a tout perdu, peut tout inventer.

Arnaud Maïsetti