d’en finir avec ces rues (et quelles ombres maintenant)
8 février 2013




la soif de partir, la colère de n’être pas ailleurs, la faim des routes avalées pour en finir avec elles

Se dire : ce n’est qu’une manière comme une autre d’en finir avec les rues près de Saint-Lazare par exemple, ou des quais de Rivoli, et plus loin de la Meuse aussi — peut-être que certaines voix intérieures se taisent soudain quand on les entend, lâchées par d’autres. Se dire, ce n’est pas grave, c’est moins qu’une vie, si ce n’est pas la mienne tant pis, ce n’est rien — je dirai seulement : c’est la manière que j’avais trouvée d’en finir ; puis, comme il en faut trouver une chaque soir, quelle différence.

Se dire, demain j’irai faire un tour près des quais, ces quais-là que je n’ai jamais vus que dans certains rêves, ceux-là qui recommenceront tout (peut-être rien). Se dire il y a d’autres courants, et sans doute là d’autres corps qui tombent.

Toute la semaine, d’un métro à l’autre sans m’arrêter, c’est comme si chaque heure en retard avait sa tâche de me mettre en retard, et moi qui cours, qui ne sais rien faire que cela, être en retard, marcher pour rejoindre une ombre qui glisse déjà sous le mur, s’éloigne. C’est cette image : quand on marche dans nos villes, avec ces lampadaires alignés à espace fixe, l’ombre est sur le sol d’abord devant, puis on vient marcher sur elle — alors la faire glisser sous le pas avant qu’elle coulisse derrière ; enfin quand on la dépasse c’est là qu’elle revient, devant nous. Ces jeux de lumières la nuit m’ont toujours terrifié, ces secrets que je n’ai jamais compris, les symboles quand ils jouent avec nos ombres. Ce soir peut-être, je vois mieux (je ne comprends pas mieux).

Hier, déposer mon ombre dans un coin de ce théâtre ; derrière, les actrices répètent (ce mot tout aussi terrifiant et secret : répéter ce qui n’a pas encore eu lieu : la perversion superbe du théâtre). Je m’approche du mur, je suis là. Je pourrais dire des mots, ils viendront à moi tranquillement, je pourrais les dire aussi plein de colère, ou de peur, ils viendront aussi, le mur est devant moi, docile, qui me les renverrait. Mais non, c’est le silence que je tiens plus qu’à cette vie, pourquoi.

Demain, c’est d’entendre mes ombres qui me tient lieu de silence. Quand on écrit, le théâtre surtout, c’est dans la menace qu’on aura préféré se dire plutôt que de dire le corps de celui qu’on aura fait se dresser à notre place dans notre silence. Demain, c’est tout cela, qui est rien, évidemment ; juste en finir avec quelques mois d’une vie arrachés sur un mur comme celui-ci, celui contre lequel l’écran ce soir est posé, qui me fait face.

Il y a d’autres vies maintenant, d’autres rues sous d’autres lumières ; ceux-là importent ; des quais qui ne dorment pas vraiment ; il y a des renouements ; il y a d’autres morts à exécuter : les tombeaux qui nous peuplent, la joie d’en finir. De recommencer les murs, c’est cela qui prend la place ; et les ombres sur eux, de recommencer à se dire : quelles vies de quels corps rejoindre maintenant, sur quelles ombres de nouveau marcher ?


arnaud maïsetti - 8 février 2013

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