la faculté d’admirer (tremblé des perspectives)
28 février 2013




Fanfare atroce où je ne trébuche point ! chevalet féerique ! Hourra pour l’œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux.

En perspective perdue, on voit la ville. Le chemin y conduit, il est vide. Tout au fond, dans la confusion du ciel ; ce n’est pas le ciel, seulement ce qui le recouvre, ce qui partout porte trace de ce qui n’arrive pas, pas encore, pas assez. Tout au fond, c’est une manière d’imminence qui brûle et ne traverse pas, vient retomber plus loin quand le soir vient et que le jour n’est pas passé — ainsi ai-je traversé la journée, rideaux fermés pour ne pas voir que le jour n’était pas au dehors (et l’absence du jour passait à travers le rideau, tout de même, la ruse n’était pas assez fine). Et partout : aucun rire d’enfant ; quant au corps merveilleux, la chambre vide.


Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l’ancienne inharmonie.

Tout ce qui manque à la ville, ces jours, je le sais bien, c’est tout ce qui ne lui appartient pas : tout ce qui ne lui a jamais appartenu. C’est par exemple la sauvagerie douce et tranquille du dimanche, la morsure et la soif, les sommeils à moitiés l’un sur l’autre quand il ne faut surtout pas se lever, les villages verticaux qui veillent sur tous ces amants (le voisin qui hurle au téléphone ce soir, une tragédie horrible dont ne me parvient que le cri, la douleur) — nos vies sont les uns auprès des autres pour que nous puissions dire : nos vies sont les mêmes et je ne la partage pas ; l’organisation insensée de la vie qui n’est ni la sauvagerie ni la morsure, mais la calme planification du chaos, les directions prises, les retards annoncés, les accidents voyageurs. La ville bâtie en largeur et en hauteur et en profondeur pour ne rien laisser passer. La ville qui oublie les diagonales du vide là où précisément la lumière vient traverser, et l’amour peut-être, et ce qui demeure sacré dans ces temps où rien ne l’est plus — sauf cela, qui ne portera plus de nom, qu’on saccage tant : cela qui est justement de l’enfance quand on l’a oublié, cela qui est un visage, peut-être, et sur le visage duquel la lumière vient dire la reconnaissance et l’intransigeance de ce qui ne se perdra jamais. Cela est seul sacré, l’intransigeance de ce qui ne se perdra jamais.


Ô maintenant, nous si digne1 de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L’élégance, la science, la violence ! On nous a promis d’enterrer dans l’ombre l’arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour.

Cette phrase, lue aujourd’hui : que sa mère lui avait appris la faculté d’admiration. Je regarde longuement la perspective de la Défense, à dix heures. Je cherche dans quel sens regarder. Il n’y en a qu’un, ce n’est pas le bon, évidemment. Quand j’écris ce soir, ce jour, je respecte le pacte : je ne me relis pas, je note à la volée comme j’ai pris cette photo, ce qui passe d’un jour ainsi passé. Ce soir encore, je cherche le sens du regard. La faculté d’admiration qu’il y a en nous n’est pas épuisé, mais ce qui s’est retiré de nous est la possibilité même de porter notre admiration sur ce vif des choses comme la plaie, et haut et digne comme un corps contre lequel on s’abattrait, en pure perte, enroulés de cheveux et de sueur. Sur l’Esplanade, toute cette laideur force la beauté à frayer ailleurs, oui — tout ce qu’on voit ne sont que des ruines en devenir, je sens déjà la poussière partout à cet instant même des constructions, quand on monte les vitres pour les accrocher aux façades déjà destinées à s’abattre.


Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, — ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, — cela finit par une débandade de parfums.

Si l’éternité a été perdue, quelque part, en chemin, c’est peut-être pour la seule raison du chemin, et de l’avoir perdue est né peut-être l’instinct du présent : celui du désir de renaître en lui par la marche : que la perte commence tout, non pour retrouver, mais parce que s’achève avec lui ce qui ne sera plus : admirer, n’est-ce pas porter le premier regard ? Regarder la première fois le neuf, et l’inouï, le reconnaître tel : inouï, impossible, et tellement là cependant ?


Rires des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d’ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille.

J’ai fini par trouver, finalement, mon lieu de naissance d’aujourd’hui — le rideau n’était pas tout à fait fermé sur ma vie. C’était dans une image : je ne me souvenais pas l’avoir prise. C’est le flou d’un corps sur la droite le long d’une perspective tout aussi terrifiante que cette vie. Le tremblé des corps, le bougé des attitudes, le jeu dans les interstices. L’après-midi, je trouverai aussi dans d’anciennes photos, la beauté d’un passé dont la qualité de présence m’éblouira. Par exemple des images noires, dans le noir, mais à travers lequel on voyait un corps pareillement tremblé, comme avant les secousses, tout prêt d’elles. On n’est pas mort tant qu’on n’a pas désappris cette faculté d’admiration. Au fond de l’image, la perspective perdue ne l’était pas pour tout le monde, et quelque chose de transitoire dans l’éternité passait comme la main sur la peau revient sans cesse, dans la caresse, pour inventer son corps.


arnaud maïsetti - 28 février 2013

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