Que ma joie demeure | « la passion de l’inutile »
14 mars 2013




« Qu’est-ce que c’est jeune ? dit l’homme.
— Pardon ? demanda Jourdan.
— Oui, jeune, qu’est-ce que c’est ?
— On était fort, quoi, souple, jeune, quoi !
— Moins de sous ?
— Oui.
— Mois savant ?
— Oui.
— Moins le désir de labourer jusqu’à la limite ?
— Peut-être, dit Jourdan.
— Oui, dit Marthe.
— Moins sévère ?
— Oui, dit Jourdan.
— Oui, dit Marthe.
— Buvons le café », dit l’homme.


L’homme, c’est Bobi ; Jourdan vient de le rencontrer au bout de son champ sous la nuit extraordinaire tandis qu’il labourait — toute sa vie, il attendait un homme, il viendrait dans une telle nuit, et il était venu, cette nuit. C’est Bobi. Quand au matin ils reviennent, Marthe les attend. L’homme pose des questions sur les champs et sur l’état de la terre, avant ; sur leur vie avant. Des questions simples qu’on ne se pose jamais, qui viennent seulement après qu’on a éprouvé dans la vie même leur vérité ; alors quand il faut revenir sur elle, c’est loin. C’est indistinct, on cherche et on ne trouve que des manières d’approcher la vérité, mais la vérité, nue et franche, non, jamais elle ne vient. L’homme n’insiste pas beaucoup, et jeune, le mot et sa vérité restent suspendus au-dessus de la fumée du café sans rien qui vienne la déchiffrer. À la vérité, jeunes, c’est abstrait ; Jourdan et Marthe n’ont que le souvenir d’une liberté inconsciente d’elle-même, et quand Bobi essaie d’approcher d’elle par soustraction (comme un homme est fait d’être sec entre les bois, qu’il ne reste sur lui que lui-même, dépouillé enfin), pour Jourdan et Marthe, ce n’est qu’un souvenir ; jeune, quelque chose de daté dans la vie, qui est passé. Sur la vie maintenant, c’est tout le surplus de la vie, un manteau lourd qui tient chaud, oui, mais fait oublier la couleur de la peau quand elle était nue et allongée sur l’herbe dans l’ombre. Bobi laisse cela pour le moment. Nous aussi, quand on lit, on ne sait pas — on croit au début que Bobi ne sait pas, mais Bobi sait, seulement il ne le dit pas, pas tout de suite. Il faut attendre, et on ne sait même qu’on attend, on ne sait rien. Mais le mot jeune en nous, comme il résonne aussi.



« Il faut planter des aubépines »
Jourdan n’avait pas compris. […]
[Bobi] dressa son doigt en l’air.
« Il faudrait de l’aubépine, des haies, border les champs, non pas pour la barrière, mais vous prenez trop de terre pour le labour. Laissez un peu pour le reste. V’est assez difficile à faire comprendre, hé ? »
Jordan se frottait les joues.
« J’écoute, dit-il.
— Voilà, dit l’homme, que l’aubépine est inutile et puis qu’avec, tu me diras, elle mange d’un côté le bon des graines et que de l’autre côté, côté soleil, elle mange aussi le bon des graines avec son abri. Car, l’abri de l’aubépine est sec et souple et c’est beaucoup aimé par un tas de bêtes fouineuses, je sais. Mais, justement, ça serait trop long à dire. Une chose seulement, pour te faire comprendre. Si tu comprends ça, tu comprends tout. Avec de l’aubépine il y a des oiseaux. Ah ! »
Il eut l’air d’avoir marqué dans sa pensée un point très important.


Deux pages plus haut, Bobi s’est inquiété : la tristesse partout, dans ce champ et partout ; Jourdan avait dit que oui, c’était triste ici, et le chapitre précédent s’était terminé sur ce mot, triste — plus loin, il avait dit que le printemps c’était pire, pire à cause des amandiers en fleurs, blancs, partout, pire la neutralité du deuil, le mime de la floraison, le blanc est une couleur qui commence les autres, alors quand il n’y a que du blanc partout, c’est l’arrêt de mort. Bobi avait eu cette idée : les aubépines. Idée incompréhensible parce que les aubépines, cela mord sur les champs que Jourdan laboure jusqu’aux limites. Et les aubépines attirent les insectes, évidemment, c’est nuisible ; inutile, donc. Mais les insectes appellent autre chose. Toujours, quand Bobi dans ce début sera avec Jourdan dans ces campagnes tristes, il remarquera l’absence, et inquiet, en levant les yeux au ciel vide, les oiseaux qui ne sont jamais là. Avec les oiseaux, ce n’est pas seulement le mouvement du ciel qui se crée, mais le mouvement le plus vain qui soit, qui ne crée justement que du mouvement, et les chants, évidemment, sans mélodie, sans durée, qui s’évanouissent aussitôt que (je connais quelqu’un qui sait rien qu’à l’entendre le nom de l’oiseau : le pouvoir absolu de déchiffrer les signes ; l’ouverture à ce mystère : cela m’impressionne tant). Des lignes dans le ciel, et de quoi regarder, de temps en temps, le tremblé des feuilles, quelque chose qui vibre plus loin, qui bat dans les branches comme dans les bois de Sainte-Hélène-de-Chester, inoubliés, jusque dans sa propre poitrine quand on passe tout près et que soudain tout remue. Le mouvement inutile des choses comme d’un corps à l’autre une respiration d’aller et retour en soi et en l’autre, on ne sait plus, essentielle quand on ne sait plus, et quand on le sait, ce qui s’invente est la vie même.


« Je comprends, dit lentement Jourdan
— Non », dit l’homme.
Et, c’est vrai, il ne comprend pas.
« La jeunesse, dit l’homme, c’est la joie. Et, la jeunesse, ce n’est ni la force, ni la souplesse, ni même la jeunesse comme tu disais : c’est la passion pour l’inutile.
« Inutile, ajouta-t-il en levant le doigt, qu’ils disent ! »


Qu’ils disent — l’inutile pour eux, la vacuité de la vanité ; le balancement de la balançoire, le cerf-volant, les parcs étalés dans l’herbe, inutiles comme la ville arrêtée soudain par un Turner dans le ciel et tous regardent, alors quand ils retournent ensuite avec leurs yeux dans la même ville, c’est une autre redessinée par le peintre ; l’inutile (le bleu prononcé du ciel le soir : le reflet de la terre dans la voie lactée) ; l’inutile (le nombre de semaines pour que ces pousses sortent de terre, et les manger) ; l’inutile vraiment (la blancheur des cheveux, le mot différent dans certaines langues pour dire la blancheur de la neige, parfois cent mots selon les langues) — la jeunesse, c’est cela que disait Bobi depuis la première fois, ce n’est pas l’âge qu’on a, qu’on a eu, qu’on aura perdu un jour, mais le sentiment de cette vacuité essentielle, non pas essentielle parce que vaine, mais dans le renversement qui ne souffre d’aucune réplique, le mouvement tracé dans la vie pour la seule raison du mouvement. C’est comme lorsqu’on marche, par exemple vers une ville l’été brûlant, non pour rejoindre la ville, mais parce que le nom de la ville est l’autre nom du chemin, c’est une route qui trace en soi pour s’arrêter peut-être au milieu, mais la marche aura été accomplie de ce fait et la jeunesse réalisée ; on peut la réaliser à tout âge, évidemment — et c’est vrai, c’est une passion, non comme on dit la souffrance ou quand on subit l’affection d’une douleur, non, mais comme on est fils, fille de la passion, et qu’on naît en elle à chaque instant pour être au plus près de soi son apaisement, dans son tumulte : pour lui répondre, répondre d’elle, surtout ; parce qu’à la passion de l’inutile il n’y a aucune autre justification que cette joie calme qui dit : le ciel est ce tumulte tranquille fait pour le mouvement du ciel, et nous pour le regarder, dès lors y participer.


arnaud maïsetti - 14 mars 2013

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