la levée (où le soleil s’est pendu)
16 avril 2013




Les yeux quand on les plonge dehors, la première fois de la journée. On ne pleure pas, c’est seulement la lumière. Comment on réapprend à marcher, aussi. Il n’y a personne encore. Il est tôt. C’est la rue lavée des matins dans nos villes, l’eau sale qui emporte tout dans les rayures minuscules des trottoirs, sans bruit. Les journaux, partout, déjà. Tout le ciel blanc qui prend place au-dessus de la ville ; la terre que je piétine peut-être, comment savoir, c’est trop de route. La route, elle, ne conduit que sur d’autres routes, je l’ai appris. Puis, c’est le tram qu’il faut attendre ; oui : c’est tout cela qui commence. Il faudrait pouvoir prendre pied dans le réel, comment ; je me demande comment, et cherche où la journée a commencé. Comme on se lève, on se couche. Non, ce n’est pas cela. J’ai oublié. La chambre qu’on laisse comme elle est, parce que je l’ai construite aussi comme cela, à la laisser vivre ainsi ; les draps défaits. Les draps défaits partout, sur le visage aussi les draps défaits, et dans la ville, et sur toute cette lumière qui commence, défaite. Comme on va sans manteau maintenant que c’est fini. Le tram arrive, ce n’est pas le premier.

Par dessus le ciel, le soleil s’est pendu, on dirait. Je me souviens : dans le parc de Belleville, on a retrouvé un pigeon accroché à un sac plastique accroché aux branches accrochées dans le ciel vide, j’ai vu l’image. Je n’ai reconnu ni l’oiseau, ni l’arbre, ni le ciel dans toute cette lumière qui manquait. Pourtant, j’imagine que tout est à sa place ; tout est à sa place sans doute. On avance par ici comme ailleurs, avec une montre réglée au soleil qui retarde. J’ai lu cela, hier : midi tombe à quatorze heures. Comment se battre contre cela, aussi. Non, décidément, le soleil ne s’est pas pendu, il s’est juste laissé prendre, comme moi, aux frondaisons de la ville. J’ai attendu le tram sans avoir froid. Il est passé. J’ai pris le suivant pour la seule raison du froid, qui n’était pas là, et parce qu’un tram suivait, je le pressentais si fort (j’avais raison : la preuve, je suis là pour le dire).

La levée, c’était tout ce qui en moi aurait attendu que quelque chose commence. Et quelque chose a commencé. Dans la ville dimanche, sans rien avec moi, penser à ne pas penser. Ce qui emporte le pas est cette seule pensée, et la certitude que le commencement dure, durera. La foule n’y peut rien.

Ce matin, Cité Universitaire, je me suis souvenu des arbres au-dessus du sol et j’ai levé la tête ; ils étaient là, et mon ombre aussi peut-être de la veille et de l’avant-veille, mon ombre qui marchait entre eux pour me rejoindre et qui ne me trouvait pas tant j’étais caché parmi vous. Le sang coulait aussi, des jambes, des bras. Tout est lié, je me répétais tout est lié (mais par quoi ?) J’ai laissé passer un train (pour me souvenir de la règle idiote, je remplace toujours par le verbe mourir : j’ai laissé mourir un train, donc passer, puisque mourir), je l’ai laissé passer parce que je le pouvais, que je possédais cette liberté, la seule de ce matin qui me restait. Je suis monté dans le suivant. Il était plein, davantage même. Sur le visage des gens, rien que leur visage. Et sur le mien, je me disais, et sur le mien : aussi, sur mon visage rien que mon visage ? Tout à l’heure, je verrai la nuit tomber, c’est ce que j’ai pensé, et j’ai couru dans le retard qui ne cesserait plus jamais.


arnaud maïsetti - 16 avril 2013

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_arbre _Journal | contretemps _solitudes _terre _ville