pensées en remontant rue Tolbiac (dans la broussaille des flancs le bonheur)
19 avril 2013



j’ai pensé à ce texte que j’écrirai en rentrant, pendant que je remontais la rue vers la chambre, immédiatement, et je l’ai vu défiler mentalement devant moi avec la précision définitive des textes qu’on lit dans les rêves, j’ai pensé qu’il ne me faudrait que penser à cette pensée, une fois rentré, pour en finir avec cette pensée, et que cela serait bien, que cela serait enfin bien, et immédiatement après j’ai pensé, parce que j’ai croisé le regard d’un vieil homme qui sans doute avait oublié où il habitait que j’oublierai sans doute où j’habiterai un jour qui m’arrivera sans que j’y pense, et j’ai pensé à la part d’échecs dont je suis entièrement déjà constitué – j’ai pensé que je suis l’auteur de ces échecs plus sûrement que des quelques réussites, plus minces, plus rares, toujours transitoires, toujours fragiles et menacées : mes échecs au moins sont définitifs et sûrs, je peux m’appuyer sur eux, je peux croire en leur irréversibilité, en leur joie d’être pour toujours là auprès de moi pour me définir –, j’ai pensé à tout ce dont je ne me souviens plus que je m’étais promis de ne jamais oublier, et j’ai traversé la route, pour laisser là cette tristesse,

j’ai pensé à la tristesse, de l’autre côté de la rue, et comme elle ne me quitterait plus désormais de la journée – heureusement qu’il est déjà tard –, j’ai pensé qu’il me faudrait l’oubli du rêve pour me laver de la tristesse de ce soir, et puis, soudain, oui j’ai pensé que je n’avais pas pensé à la mort, aujourd’hui, que c’est quelque chose dont je suis fier, qui me fait dire que la mort n’est peut-être qu’une croyance après tout qui dépend de la foi qu’on y dépose, j’ai souri, délivré de cela, et j’ai pensé au vertige, très fortement, et comment j’en avais parlé, mercredi, debout, et comme pour moi (j’avais hésité pour le définir entre le désir de la peur de tomber dans le vide, ou la peur du désir de tomber dans le vide, et j’avais fini par trancher, mais ce soir, je ne sais plus en faveur de quoi, et pour quoi), il y a cette pensée qui demeure, que je ne suis pas vraiment seul à penser tout cela et dans cet ordre précis, et cette pensée console-t-elle, ou accable, comment le savoir,

j’ai pensé que cela fait un an que mon réflex numérique ne fonctionne plus, que je ne prends plus que des images médiocres avec mon téléphone médiocre, j’ai pensé à la perte irrémédiable que cela cause en moi depuis un an, que la vie est moins riche de ces images manquées, que je suis pauvre de tout ce que je n’ai pas su voir, j’ai alors tout de suite pensé à ces derniers jours, et aux images que j’ai accumulées sans avoir eu le temps de les déposer sur le site, et puisque je ne me sers que des photos du jour même, j’ai pensé que ces images étaient définitivement perdues, et qu’avec elles, c’étaient ces jours passés dont je ne me souviendrai plus jamais, dont je perds la trace pour toujours, comme des cheveux coupés qui ne repoussent jamais sur le sol, ou des rêves laissées lettres mortes quand on ne les écrit pas, ou des nuits passées sans les dormir, des villes sans les marcher, tout ce qui peuple le manque, une vie, j’ai pensé que c’était toute une vie, et par exemple cette image de l’arc en ciel au-dessus du fleuve, perdue à tout jamais cette image (et avec elle tant d’autres) puisque je ne la mettrai pas sur le site, que cette perte soit une manière de resplendir, peut-être, mais qu’est-ce qui resplendit, sinon la perte, dites-moi,

j’ai pensé, me frottant les yeux, je porte les lentilles qui n’ont jamais vu l’océan, mais qui ont regardé longtemps la merveille, et j’ai eu envie de me les arracher pour les jeter sur le sol, avec tendresse,

j’ai pensé aussi à cette phrase (impossible pour moi de m’en rappeler par cœur), mais quand je rentre ce soir, je sais où la trouver, alors je la copie immédiatement, pour m’en délester (car c’est comme un poids dont il faut que je me débarrasse, sur tout homme ou animal, etc.)

« Alors la trahison se jeta sur lui comme un ciel, dans la broussaille des flancs le bonheur des lèvres de la vulve une aurore. »

J’ai pensé à la perfection inaboutie de cette phrase, à sa ponctuation manquante, à l’image qui s’en dérobe, à la beauté fragile des choses, à leur persistance surtout, à cette volonté de poignard, comme aux mâchoires brisées les mots qui manquent et disent pourtant (tout cela), oui j’ai pensé à cela, et puis je suis rentré, j’avais tout oublié.


arnaud maïsetti - 19 avril 2013

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