Le Client #3 | « Si toutefois je l’ai fait, sachez que j’aurais désiré ne pas vous avoir regardé »
19 juillet 2013





Le Client #3


Troisième réplique du Client

« 

Si toutefois je l’ai fait, sachez que j’aurais désiré ne pas vous avoir regardé. Le regard se promène et se pose et croit être en terrain neutre et libre, comme une abeille dans un champ de fleurs, comme le museau d’une vache dans l’espace clôturé d’une prairie. Mais que faire de son regard ? Regarder vers le ciel me rend nostalgique et fixer le sol m’attriste, regretter quelque chose et se souvenir qu’on ne l’a pas sont tous deux également accablants.

Alors il faut bien regarder devant soi, à sa hauteur, quel que soit le niveau où le pied est provisoirement posé ; c’est pourquoi quand je marchais là où je marchais à l’instant et où je suis maintenant à l’arrêt, mon regard devait heur- ter tôt ou tard toute chose posée ou marchant à la même hauteur que moi ; or, de par la distance et les lois de la perspective, tout homme et tout animal est
provisoirement et approximativement à la même hauteur que moi.

Peut-être, en effet, que la seule différence qui nous reste pour nous distinguer, ou la seule injustice si vous préférez, est celle qui fait que l’un a vaguement peur d’une taloche possible de l’autre ; et la seule ressemblance, ou seule justice si vous préférez, est l’ignorance où l’on est du degré selon lequel cette peur est partagée, du degré de réalité future de ces taloches, et du degré respectif de leur violence.

Ainsi ne faisons-nous rien d’autre que reproduire le rapport ordinaire des hommes et des animaux entre eux aux heures et aux lieux illicites et ténébreux que ni la loi ni l’électricité n’ont investis ; et c’est pourquoi, par haine des animaux et par haine des hommes, je préfère la loi et je préfère la lumière électrique et j’ai raison de croire que toute lumière naturelle et tout air non filtré et la température des saisons non corrigée fait le monde hasardeux ; car il n’y a point de paix ni de droit dans les éléments naturels, il n’y a pas de commerce dans le commerce illicite, il n’y a que la menace et la fuite et le coup sans objet à vendre et sans objet à acheter et sans monnaie valable et sans échelle des prix, ténèbres, ténèbres des hommes qui s’abordent dans la nuit ; et si vous m’avez abordé, c’est parce que finalement vous voulez me frapper ; et si je vous demandais pourquoi vous voulez me frapper, vous me répondriez, je le sais, que c’est pour une raison secrète à vous, qu’il n’est pas nécessaire, sans doute, que je connaisse.

Alors je ne vous demanderai rien. Parle-t-on à une tuile qui tombe du toit et va vous fracasser le crâne ? On est une abeille qui s’est posée sur la mauvaise fleur, on est le museau d’une vache qui a voulu brouter de l’autre côté de la clôture électrique ; on se tait ou l’on fuit, on regrette, on attend, on fait ce que l’on peut, motifs insensés, illégalité, ténèbres.

J’ai mis le pied dans un ruisseau d’étable où coulent des mystères comme déchets d’animaux ; et c’est de ces mystères et de cette obscurité qui sont vôtres qu’est issue la règle qui veut qu’entre deux hommes qui se rencontrent il faille toujours choisir d’être celui qui attaque ; et sans doute, à cette heure et en ces lieux, faudrait-il s’approcher de tout homme ou animal sur lequel le regard s’est posé, le frapper et lui dire : je ne sais pas s’il était dans votre intention de me frapper moi-même, pour une raison insensée et mystérieuse que de toute façon vous n’auriez pas cru nécessaire de me faire connaître, mais, quoi qu’il en soit, j’ai préféré le faire le premier, et ma raison, si elle est insensée, n’est du moins pas secrète : c’est qu’il flottait, de par ma présence et par la vôtre et par la conjonction accidentelle de nos regards, la possibilité que vous me frappiez le premier, et j’ai préféré être la tuile qui tombe plutôt que le crâne, la clôture électrique plutôt que le museau de la vache.

Sinon, s’il était vrai que nous soyons, vous le vendeur en possession de marchandises si mystérieuses que vous refusez de les dévoiler et que je n’ai aucun moyen de les deviner, et moi l’acheteur avec un désir si secret que je l’ignore moi-même et qu’il me faudrait, pour m’assurer que j’en ai un, gratter mon souvenir comme une croûte pour faire couler le sang, si cela est vrai, pourquoi continuez-vous à les garder enfouies, vos marchandises, alors que je me suis arrêté, que je suis là, et que j’attends ? comme dans un gros sac, scellé, que vous portez sur les épaules, comme une impalpable loi de pesanteur, comme si elles n’existaient pas et ne devaient être qu’en épousant la forme d’un désir ; semblable aux rabatteurs, devant les boîtes de strip-tease, qui vous accrochent par le coude, lorsque vous rentrez, la nuit, vous coucher, et qui vous glissent à l’oreille : elle est là, ce soir.

Alors que si vous me les montriez, si vous donniez un nom à votre offre, choses licites ou illicites, mais nommées et alors jugeables du moins, si vous me les nommiez, je saurais dire non, et je ne me sentirais plus comme un arbre secoué par un vent venu de nulle part et qui ébranle ses racines.

Car je sais dire non et j’aime dire non, je suis capable de vous éblouir de mes non, de vous faire découvrir toutes les façons qu’il y a de dire non, qui commencent par toutes les façons qu’il y a de dire oui, comme les coquettes qui essaient toutes les chemises et toutes les chaussures pour n’en prendre aucune, et le plaisir qu’elles ont à les essayer toutes n’est fait que du plaisir qu’elles ont de toutes les refuser.

Décidez-vous, montrez-vous : êtes-vous la brute qui écrase le pavé, ou êtes-vous commerçant ? dans ce cas étalez votre marchandise d’abord, et l’on s’attardera à la regarder.

(etc.)

 »


arnaud maïsetti - 19 juillet 2013

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