Le Client #4 | « Vous êtes un bandit trop étrange »
1er août 2013





Le Client #4


Quatrième réplique du Client

« 
Vous êtes un bandit trop étrange, qui ne vole rien ou tarde trop à voler, un maraudeur excentrique qui s’introduit la nuit dans le verger pour secouer les arbres, et qui s’en va sans ramasser les fruits.

C’est vous qui êtes le familier de ces lieux, et j’en suis l’étranger ; je suis celui qui a peur et qui a raison d’avoir peur ; je suis celui qui ne vous connaît pas, qui ne peut vous connaître, qui ne fait que supposer votre silhouette dans l’obscurité.

C’était à vous de deviner, de nommer quelque chose, et alors, peut-être, d’un mouvement de la tête, j’aurais approuvé, d’un signe, vous auriez su ; mais je ne veux pas que mon désir soit répandu pour rien comme du sang sur une terre étrangère.

Vous, vous ne risquez rien ; vous connaissez de moi l’inquiétude et l’hésitation et la méfiance ; vous savez d’où je viens et où je vais ; vous connaissez ces rues, vous connaissez cette heure, vous connaissez vos plans ; moi, je ne connais rien et moi, je risque tout.

Devant vous, je suis comme devant ces hommes travestis en femmes qui se déguisent en hommes, à la fin, on ne sait plus où est le sexe.

Car votre main s’est posée sur moi comme celle du bandit sur sa victime ou comme celle de la loi sur le bandit, et depuis lors je souffre, ignorant, ignorant de ma fatalité, ignorant si je suis jugé ou complice, de ne pas savoir ce dont je souffre, je souffre de ne pas savoir quelle blessure vous me faites et par où s’écoule mon sang.

Peut-être en effet n’êtes-vous point étrange, mais retors ; peut-être n’êtes-vous qu’un serviteur déguisé de la loi comme la loi en sécrète à l’image du bandit pour traquer le bandit ; peut-être êtes-vous, finalement, plus loyal que moi.

Et alors pour rien, par accident, sans que j’aie rien dit ni rien voulu, parce que je ne savais pas qui vous êtes, parce que je suis l’étranger qui ne connaît pas la langue, ni les usages, ni ce qui ici est mal ou convenu, l’envers ou l’endroit, et qui agit comme ébloui, perdu, c’est comme si je vous avais demandé quelque chose, comme si je vous avais demandé la pire chose qui soit et que je serai coupable d’avoir demandé.

Un désir comme du sang à vos pieds a coulé hors de moi, un désir que je ne connais pas et ne reconnais pas, que vous êtes seul à connaître, et que vous jugez.

S’il en est ainsi, si vous tâchez, avec l’empressement suspect du traître, de m’acculer à agir avec ou contre vous pour que, dans tous les cas, je sois coupable, si c’est cela, alors, reconnaissez du moins que je n’ai point encore agi ni pour ni contre vous, que l’on n’a rien encore à me reprocher, que je suis resté honnête jusqu’à cet instant.

Témoignez pour moi que je ne me suis pas plu dans l’obscurité où vous m’avez arrêté, que je ne m’y suis arrêté que parce que vous avez mis la main sur moi ; témoignez que j’ai appelé la lumière, que je ne me suis pas glissé dans l’obscurité comme un voleur, de mon plein gré et avec des intentions illicites, mais que j’y ai été surpris et que j’ai crié, comme un enfant dans son lit dont la veilleuse tout à coup s’éteint.

(etc.)

 »



arnaud maïsetti - 1er août 2013

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