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au milieu, ann-clr
17 juin 2009



Notes sur le blog au milieu, de An-Clr

Depuis longtemps maintenant, depuis l’ouverture de ces carnets en fait, j’avais envie d’ouvrir un espace où se raconterait une lecture des blogs que je suis - parce qu’ils ont fini par constituer à mes yeux un espace au moins aussi important que la lecture des livres (en temps de lecture, en densité aussi, en tension), me semblait nécessaire d’en rendre compte, toujours selon cette manière de lire dont parle Deleuze, par branchement, circulation, suivant la seule interrogation - « comment ça fonctionne ? »
Ce qui m’a donné l’idée (et l’envie) de cela, c’était au départ la lecture suivie d’au milieu : récit en grande partie interrompu, discontinu, et souvent accéléré (trois ou quatre posts édités en un seul jour, et plus rien pendant dix jours ou plus), d’une étudiante française à Prague (qui travaille en lettres cette année sur Locus Solus de Raymond Roussel , après un mémoire sur la pataphysique et un autre sur le surf) - récit contrevenant aux exigences formelles les plus élémentaires du blog bien fait (mise en page brute, texte non justifié, presque pas de photos, pas de liens...) Site qui contrevient surtout aux principes qui fondent la plupart des autres blogs : si "au milieu" tente de raconter l’expérience vécue à l’étranger d’une étudiante, ses rencontres, ses errances, celle-ci le fait toujours précisément contre ce qui le rendrait immédiatement compréhensible, les posts finissant peu à peu par construire une ligne de récit au terme (et seulement au terme) toujours chaotique de leur succession

Blog qui neutralise les usages blogs - et c’est toujours ce vers quoi l’écriture est faite, contre ce qui la fait précisément : forme qui conteste sa propre forme : ici comme ailleurs, internet est un espace puissant d’expérimentation de la langue, d’élaboration des formes neuves de récit (bien sûr, ces formes sont rares et naissent au milieu d’une grande majorité de pages conventionnelles - personne n’est dupe de cela : l’effort de ce blog est cependant celui-là d’être issu de ce milieu précisément, non pas à côté des autres blogs, mais comme en surimpression de ceux-ci, en citations décalés, en reprises escamotés)

Du récit qui s’en dégage, je ne parlerai pas (récit parfois intime, violence de cette projection qui ne se livre cependant pas dans l’exposition transparente de soi ; intime qui interroge constamment sa justification, sa portée) - mais de la manière dont, d’une semaine (ou d’un mois) à l’autre, l’écriture parvient à se saisir de la vie pour non pas l’écrire, mais la produire en la densifiant, prenant position depuis le milieu, je pourrai le dire sous le mot qui titre l’ensemble : milieu d’un plus vaste récit dont nous sommes privés (des textes qui semblent toujours des fragments tirés d’un ensemble, qui ne finissent pas, ne commencent qu’au milieu, et comme arbitrairement) ; milieu d’un monde aussi, nocturne, artistique (ou prétendant l’être), les concerts, milieu délaissé par le monde : gares interlopes de Prague, skate park, lignes de bus des banlieues. Et au milieu de tout cela, cette vitesse qui emporte les choses : « C’est que le milieu n’est pas du tout une moyenne, c’est au contraire l’endroit où les choses prennent de la vitesse. Entre les choses ne désigne pas une relation localisable qui va de l’une à l’autre et réciproquement, mais une direction perpendiculaire, un mouvement transversal qui les emporte l’une et l’autre, ruisseau sans début ni fin, qui ronge ses deux rives et prend de la vitesse au milieu. » (Deleuze)

La grande force d’un blog, sa condition aussi, la condition d’une juste parole à la juste mesure de son intention, de sa puissance, de sa vérité enfin, c’est bien sa position depuis laquelle l’écriture devient possible. Ou pour le dire autrement, c’est toujours l’endroit d’où le blog parle qui l’impose - le rend nécessaire, ou non. Et c’est cette position du milieu dont se saisit le blog, ce blog, pour parler du monde : Prague mais tout aussi bien Paris où je le lis, l’ensemble des rencontres à l’échelle des miennes, comme en regard, force d’abstraction et d’allégorisation de l’écriture dès lors qu’elle s’échappe du blog moi-je des consciences vomies en certitude et témoignage de soi par soi, pour soi.

Alors il me semble que ce blog est pour moi l’image imparfaite, manquante, mais juste de ce qu’est, non pas l’essence du blog (et précisément un tel blog pense et se pense contre toute idée essentialiste), non pas la forme d’un blog, mais sa force - en tension désirable d’un récit qui nous manque, mais se fait malgré lui, comme au-devant de lui-même, défaisant les mailles de la vie qui le constitue, et s’en échappant pour se faire, au milieu, la vitesse qui le propulse, donne sens, oriente, énonce le monde dans lequel la vie se débat.

Croisement de l’autofiction, de l’épistolaire, de la narration, du récit dialogique, de la réflexion interrompue, du carnet de lecture - blog qui invente à chaque fois, à chaque post, sa forme de récit, ses modalités de fictionalisation, ses expansions ; blog qui essaie son récit tiré depuis l’expérience : et c’est peut-être sous le nom d’essai qu’on désignera le plus justement ce blog, ni littéraire, ni prescripteur d’avis, ni rédacteur de compte rendu : essai de la langue sur, contre, depuis la vie, peut-être, au milieu d’elle.

Celle qui tient ce blog filme à de nombreuses reprises (et c’est pour ainsi dire son activité principale, essentielle - là encore en image de ce que le blog construit : un regard qui voit passer et enregistre, inlassable, les mouvements du monde) : filme principalement les skaters tchèques. En France, elle surfe. Ici, elle apprend à évoluer sur d’autres vagues, plus brûlantes à la chute, moins malléables. Mais le mouvement qu’elle observe est le même : il est fait d’une grande part d’attente, et d’une fulgurance dans le geste - mouvement qui cesse au moment où il est accompli, boardsides ou flips qui s’évanouissent à peine faits ; et de même, sur une planche de surf, le corps dressé une seconde juste avant de s’effondrer, l’équilibre atteint dans une fraction de temps qui justifie cependant le chaos qui l’entoure, avant et après.

Ce que l’écriture rejoint ici, c’est comme ce geste du skateur, du surfeur "enroulés dans les plis du monde" (Deleuze, encore), qu’ils soient de mer ou de terre, ou de langage déplié juste le temps qu’il faut pour qu’on saisisse moins la beauté du geste que celle qui l’ébauche, simplement.
Ce matin, celle qui tenait ce blog annonce la fin de ces pages - raisons qui lui appartiennent : et sans doute un site est ce bloc de vie aussi pour qui l’écrit, pris au milieu de la vie, saisi du milieu de l’expérience. Qu’il s’arrête, ou s’interrompt, et ce n’est pas le moins logique - le moins juste pour un milieu qui ne saurait se constituer en totalité de sens. Ce matin donc, et l’auteur s’en explique, le blog cesse : sans doute l’écriture reprendra : mais ce milieu, ainsi formé en nappes successives de textes, comment s’en saisir désormais ? On a lu, au jour le jour ou presque, le jour le jour des tensions et des rencontres, des mouvements de temps qui disaient la perte, l’étrangeté au milieu de Prague, apprivoiser la langue étrangère et regarder en retour le français et la France en terrains étrangers à se ressaisir encore et encore (tel est le récit pour moi de ce blog : joie d’un ressaisissement permanent qui suppose la perte, sa douleur) : et le lire à distance, comme tout, comme achevé, abstraire le milieu d’où il est sorti pour devenir un texte - peut-être, mais ce qu’on y perd ? C’est le risque du blog, sa nature profonde : l’imminence à chaque texte de sa fin.

Quand on lit un livre, les dix pages qui restent avant la fin tiennent au bout des doigts, et l’on sait le poids qu’elles portent, les pages qui précèdent et qu’on mesure à l’épaisseur tenue à pleine main : densité des mots qui tiennent dans ce filet de pages qu’on sous-pèse. Dans un blog, le dernier post affiché est peut-être le dernier : rien ne le prépare, rien ne l’annonce. L’avant dernier texte, lui, possède la splendeur d’une ouverture sur une fin toujours sur le point de se faire, et à laquelle il survit. C’est cet apprentissage aussi que nous apporte un tel blog, apprentissage d’un récit toujours interrompu ou sur le point de l’être, qui fait de l’interruption ce qui le conduit, apprentissage du temps, de la densité du texte, de la fin et de ce qui la précède - expérience de lecture au long cours avec laquelle on avance, à côté de laquelle on progresse, au milieu de laquelle aussi on éprouve une fin qui ne cesse pas de recommencer.

arnaud maïsetti - 17 juin 2009

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