en restant vivant (ma place sous le ciel)
8 août 2013



Il suffit, à trente ans, de penser qu’on aurait pu mourir à quinze ans, et de voir ce qu’on a perdu, gagné, en restant vivant, pour trouver ridicule tout effroi de la mort.

G. Perros, Papiers Collés

Que le passé est comme le malheur, qu’il est partout. (Ce n’était pas cela, la phrase, entendue au réveil, est-ce dans le rêve, ailleurs ?)

Toute la journée d’hier, complètement accablé de fatigue – première fois depuis des années : dormir avant la nuit, de pur épuisement. Se réveiller mille fois, s’endormir immédiatement à chaque fois, mais avoir vu s’afficher toutes les heures ou presque. La fenêtre ouverte dans les bruits de la rue. Je note cela aussi, parce qu’il faudrait écrire un journal des nuits, et qu’on en est incapable, on n’écrirait seulement s’être réveillé, jusqu’à perdre le sens des interruptions, du rêve ou de la veille, lequel remplace quoi ?

Hier, une traversée du théâtre - accompagner un parcours,un trajet des corps. Savoir qu’on y jette tout, sur une parcelle même, infime, que le théâtre peut cela : qu’on peut tout y jouer, sa vie, la vie elle-même, que tout s’y jouera, et qu’on lui succédera, hébété, accablé de fatigue, debout encore, dans le théâtre vide (j’aime tant les théâtres vides, les plateaux vides, les murs qu’on peut toucher n’ont pas le même rapport au temps, la même distance aux corps qu’ailleurs). Voir les corps aller d’un bout à l’autre du plateau, conduit par des forces étranges, et belles, et secrètes, et à distance de moi pour toujours sans doute. J’écrirai cela seul, tant pis pour moi, même si c’était pour les corps eux-mêmes.

Ce matin, le ciel a sa place, moi dessous – je regarde une carte comme tous les jours, des endroits du monde où il fait encore nuit : un journal de cela, aussi.

Lecture des notes de Perros – je hais habituellement la terrible aridité des aphorismes, l’intelligence hautaine et définitive que prennent la plupart du temps ces pensées de sagesse qui n’admettent aucune réplique, tout entourés de l’arrogance de celui qui les a pensées pour nous, et qu’il nous faut accepter, et non comprendre : ici pourtant, quelque chose qui déborde, défigure, devant lequel je me tiens sans accepter ni comprendre, et qui retourne sur tout le gant des apparences.

À quinze ans, je n’ai aucun souvenir de moi, ou de ma propre mort.

Demain, le ciel sous lequel j’irai sera du même côté de la mer que moi. Demain, je serai resté vivant jusqu’à aujourd’hui, c’est tout ce que je peux accepter, et comprendre aujourd’hui.


arnaud maïsetti - 8 août 2013

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