anticipation #34 | les champs
21 novembre 2009


Un matin comme un autre, ni plus froid ni plus clair qu’un autre, ni moins désirable, un matin aussi blanc qu’un autre et aussi rongé, comme les doigts d’une main, par le soir qui avance déjà sur lui,

un matin en somme aussi fatal que le matin de la veille, et aussi incertain que celui du lendemain, un matin destiné à compter le même lot de morts et de naissances, prêt à endosser sa charge de deuil, son lot de souffrance,

ce matin lancé dans la hâte de porter plus loin jusqu’à la nuit son poids de corps sur toute la surface de la terre dans l’espoir un peu vain d’en laisser tomber le moins possible sur ses bords et derrière lui d’en semer moins qu’il en récoltera,

un matin fait avec les lambeaux de tous les matins précédents, comme tous les matins précédents,

et dans la forme qu’il prend avec la lumière qui s’incline avant de se lever définitivement, on devine que ce matin pourrait épurer les comptes et on devine qu’il ne le fera pas, qu’il devrait enfin juger et condamner définitivement les vivants et les morts, et on sait qu’il ne le pourra pas, qu’il est bien trop tard pour lui, que son rôle n’est pas là,

qu’il lui faut simplement aller d’un bout à l’autre de l’horizon, nommer chaque heure du jour jusqu’à la dernière avant de s’allonger pour mourir auprès d’elle, revêtir tous les visages et leurs colères qui n’apaiseraient jamais les joies de ceux qui les arrachent au sort,

un matin comme suspendu dans la possibilité qu’il commence quelque chose sans qu’on ose dire quoi, peut-être aussi espère-t-on qu’il termine quelque chose, qu’il ferme derrière lui le passé, même si on sait bien qu’il ne fera que le prolonger, car comme on voit sous une porte la flaque d’eau progresser, le passé finira bien par nous rejoindre un jour, ce matin peut-être, ou un matin comme celui-là, semblable à ce matin qui commence, alors cela ne change rien, que ce soit ce matin là ou un autre, le passé a déjà commencé, bientôt il reviendra à notre hauteur, et bientôt il nous dépassera, et cependant

— à l’est, sur des kilomètres entiers, on a pu voir à l’aube, répandus comme une traînée de poudre, des champs, des immenses champs de pavots.

arnaud maïsetti - 21 novembre 2009

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