Nerval | « Si vous savez interpréter l’hymne à la Nuit, d’Orphée »
30 août 2013


image : John W. Waterhouse, Nymphes trouvant la tête d’Orphée

Nerval, Les Illuminés

[… longue rêverie sur Pausanias…]

« … Il n’y a dans la nature que des corps morts ou vivants ; tout ce qui est mort n’est pas vivant, tout ce qui est vivant n’est pas mort. Il y a un ferment universel qui est l’esprit qui joint l’âme au monde : son action est continuelle, il change tout ; c’est le grand Protée ; il dissout tous les êtres morts, et il les prépare en les dissolvant à être le lieu où de nouveaux êtres, d’une manière que vous ne pouvez pas même maintenant soupçonner, viennent du grand abîme de la nuit se corporifier.

Si vous savez interpréter l’hymne à la Nuit, d’Orphée, vous aurez un des premiers points de la doctrine, vous saurez comment tout se forme, vous pourrez voir vos yeux sans miroir, et ébranler les cornes du taureau. Ce ferment n’a il pas sur les corps vivants, parce que l’animus qui les informe, les maintient, est plus fort que le ferment qui tend à les dissoudre, étant d’une nature supérieure.

Si le ferment pouvait quelque chose sur les êtres, il les disposerait à recevoir de nouveaux animus, qui, de l’abîme de la nuit, viendraient s’y corporifier ; ainsi il les dissoudrait. Il faut donc qu’ils aient quelque chose en eux qui repousse les atteintes du ferment, et qui soit supérieur à cet esprit ; il faut donc qu’ils aient en eux chacun un animus qui les informe, qui maintient leur forme et qui repousse l’action du ferment ; ainsi ils vivent donc.

Si la terre n’était pas animée le ferment aussi la dissoudrait, et la disposerait à recevoir de nouveaux êtres qui rongeraient les récoltes, tourmenteraient les espèces primitives, leur nuiraient, les détruiraient, et elles ne seraient plus alors une simple altération ; mais ne ressembleraient plus aux idées archétypes.

Le propre du cadavre est de tomber : c’est là l’étymologie primitive de ce mot ; le propre de l’être vivant est de se dresser et de se soutenir parce qu’il a le principe de son mouvement et sa vie en lui.

C’est ainsi que je soutiens mon bras, que je dresse ma tête : si les astres n’étaient que des cadavres, ils tomberaient, c’est-à-dire qu’ils se rassembleraient dans un même lieu selon les lois de la pesanteur.

Voyons maintenant s’ils sont intelligents. Il n’y a dans l’univers que deux sortes d’êtres ; ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes, et ceux qui sont inhérents à un autre être : de cette dernière espèce sont les plantes, les arbres, les minéraux, qui suivent le sort du sol auquel ils sont attachés ; ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes, sont les animaux, les hommes, les dieux ; ils ont un moi particulier qu’ils doivent conserver : pour en mettre en oeuvre les moyens, les choisir, les conserver, il leur faut une ratiocination ; ainsi, les astres sont donc cette ratiocination.

Les bêtes sont à elles-mêmes leur propre règle, parce qu’elles ne sont dirigées que par l’instinct ; l’homme peut négliger sa règle, parce qu’il a sa conduite et qu’il peut choisir ses actions ; les astres suivent toujours leur règle par l’excellence de leur intelligence, parce que les êtres purs ne peuvent en dévier : il n’y a rien en eux d’hétérogène qui puisse faire varier leurs actions ; ils sont toujours tout ce qu’ils sont, hors qu’ayant leurs pensées à eux, ils peuvent en concevoir de mauvaises ; ce qui n’arrive pas, parce qu’ils sont dans l’unité, parce qu’ils lisent dans l’universalité des êtres ; parce qu’ils voient dans le Verbe tout ce qui est beau et tout ce qui est bon ; que, si quelques-uns d’entre eux ont pu se détériorer dans un temps que nous ne pouvons guère concevoir, ils ne le peuvent plus maintenant par l’habitude où ils sont du beau et du bon, par l’identité qu’ils ont en quelque sorte avec lui : ainsi, la régularité des marches des astres parmi leurs oppositions, les différents aspects attestent l’excellence de leur intelligence ; qu’ils sont dans l’unité ; qu’ils voient le beau et le bon ; qu’ils sont initiés aux causes du destin qu’ils font ; enfin, ils sont des dieux.

C’est ce qu’exprime en deux mots Orphée dans l’indigitation à Ouranos : Calice terrestris, ô ciel céleste et terrestre ; et, dans son indigitation aux astres : Coelica terrestris gens  ; et c’est ainsi que l’hymne à tous les Dieux commence ainsi : Maje Jovi, tellus... grand Jupiter, et toi, terre.

En effet, que voyez-vous ? vous voyez au ciel les plus grands objets de la nature, et, comme dit encore fort bien Proclus, nous avons aussi un soleil et une lune terrestres, mais selon la qualité terrestre ; nous avons au ciel toutes les plantes, toutes les pierres, tous les animaux, mais selon la nature céleste, et ayant une vie intellectuelle.

Sans doute que les Dieux ont appris ce dogme aux hommes ; mais je dis que, quand ils ne le leur auraient pas appris, ces derniers auraient pu le concevoir d’eux-mêmes.

Voyant que la lune recevait sa lumière du soleil, ils purent concevoir comment tous les êtres avaient été produits, et voyant que ces deux principaux moyens de production n’étaient pas seuls au ciel, qu’il y avait une multitude d’autres êtres qui leur étaient semblables, ils purent concevoir qu’ils étaient aussi des moyens de production ; que tous entre eux se répartissaient ces moyens selon la conscience qu’ils avaient – numina conscia veri – de l’unité de l’oeuvre qu’ils avaient à remplir.

Si Mars versait sur la terre tout ce qu’il y a de torride et d’igné, il brûlerait tout ; si Saturne y versait tout ce qu’il y a de froid, il glacerait tout. Ce n’est pas l’éloignement du soleil qui donne aux astres leurs différentes qualités. Mars est plus torride et plus igné que Mercure et Vénus, qui sont moins éloignés de ce centre de feu. Saturne est bien plus près de ce foyer, de ce coeur du monde, que l’astre embrasé de la canicule. Mais, de la température de ces différentes influences, émises avec intelligence, se forme une influence générale, que le ciel verse sur la terre.

Ainsi, dans le monde sensible, le ciel est le premier agent des dieux ; mais si la terre émettait des influences contraires à celles qu’elle reçoit, rien ne se ferait dans la nature ; ainsi le monde supérieur crée continuellement le monde inférieur ; ainsi le monde inférieur est l’emblème du monde supérieur, et cela ne peut être autrement.

Toute production doit présenter l’idée de son producteur ; tout être donne ce qu’il a ; et plus reçoivent des influences de chaque astre les êtres qui sont plus propres à les recevoir.

Ainsi l’or, par sa couleur, par sa splendeur, par sa solidité, appartient au soleil ; l’argent, par sa couleur douce, par sa splendeur moins éclatante, par sa mollesse et sa ductilité appartient à la lune ; ainsi les deux premiers métaux en beauté appartiennent aux deux luminaires de ce monde. Car, comme dit fort bien Ptolémée, quand il y aurait d’autres astres plus lumineux, ces deux astres n’en seraient pas moins, par leur influence et par leur beauté, les deux luminaires de la terre.

C’est ainsi que la plante nommée héliotrope par sa figure, par son disque composé de corps à quatre pans, dont émanent des globules, d’où s’échappent des fleurs à cinq pointes, qui tous expriment les différentes générations du feu et émanations de la lumière ; qui, par diverses teintes de sa couleur d’or, par les pointes de sa corolle, qui s’échappent de son disque en flammes, ou en pyramides torses, formes que l’on sait être celles du feu, par ses feuilles en coeur, et par la faculté qu’a cette plante de se tourner vers son astre, de manière que sa tige en est souvent torse, par ses nombres quatre et cinq, qui sont les nombres de toutes générations dans les divers mondes, se fait connaître être solaire ; et cette plante est le soleil terrestre sur la terre ; il en est de même de plusieurs autres arbres et plantes. »

On a besoin sans doute aujourd’hui, pour supporter de tels raisonnements, de songer toujours à l’époque où ils furent posés.


arnaud maïsetti - 30 août 2013

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