Détroit | Droit dans le soleil
4 octobre 2013




On n’est pas sans histoire. Quand il y a de la lumière, c’est jusqu’ici qu’elle parvient : on lèverait les yeux sur elle, ce ne serait que pour recevoir des traces du passé — d’où elle a pris appui, on ne sait pas. C’était il y a si longtemps, on dit des milliers d’années ; non, vraiment : on ne sait pas. On n’est pas sans histoire, mais on ne lui appartient pas. Ce qu’on reçoit de la lumière, c’est toute la durée qu’elle porte après la traversée des étoiles et de la nuit (l’espace est une si longue nuit), et sur le visage, le temps qu’elle a mis pour venir jusqu’ici, et précisément ici où on est (quel hasard immense, on pense) sans qu’on l’ait jamais attendue. On pourrait fermer les yeux sur cela, parce que la lumière est ainsi : on ouvre les yeux plutôt, pour la recevoir toute : l’accepter toute, jusqu’à la brûlure, jusqu’à la douceur, jusqu’à la beauté pure de ce qui n’a ni forme ni durée. On ouvre les yeux encore : on est devant elle ce qu’on est, c’est tout. Tout ce qu’on est, et on est tout cela. On respire un peu. Sous les grands arbres, on passe. La musique, tout près, écouteurs dans les oreilles au milieu des bruits, est là, qui permet de passer — et c’est en elle aussi, qu’on passe.

Tous les jours on retourne à la scène
Gestes fauves au milieu de l’arène
On ne renonce pas on essaye,
De regarder droit dans le soleil

Les blessures entre les feuilles font des taches sur nos corps, des trouées de ciel. À nos pieds, comme des serments, qui craquent, feuilles après feuilles, rouges sang, les pas laissent sur le sol leur propre chemin de terre. Mais devant soi, la lumière oblique des fins de jour, des fins d’année, des fins de siècle qui recommencent peut-être tout, portent (comme une voix). Alors c’est vers elle qu’on va aussi —on rêve : entre la lumière qui tombe sur le visage et celle qui fraie là devant, c’est là qu’on va, qu’on reçoit l’une et l’autre parce que c’est elle qui enveloppe la qualité de temps qu’il fait sur nous qui allons, lentement, comme si notre marche pouvait retenir la lumière tombée depuis mille ans, effondrée à nos pieds en quelques secondes.

Et ton cœur au labo de lumière
Quand l’amour revient à la poussière
On ne se console pas, on s’enraie
Mais on regarde droit dans le soleil

La voix qui est là, s’est posée sur toute cette lumière soudain, et c’est à travers elle qu’on la voit toute ; à distance égale, le monde et le rêve ; la voix occupe cette distance là qui permet qu’on l’entende. Sa dignité de voix. Ce qu’elle tient aussi, à mains nues, ce mot d’amour, et ce mot de poussière. À égale distance aussi : comme une égale croyance, de l’amour et de la poussière, sans rien qui puisse sauver ou expliquer l’autre. Nous de l’autre côté de la vie, entre l’amour et la poussière, cette lumière qui traverse les rayons de poussière, et les éclats.

À la croisée des hommes sans sommeil
L’enfer est mien autant que le ciel
On t’avait dit que tout se paye
Regarde bien droit dans le soleil

L’insomnie, on la devine — ne rien en dire. Les cris dans la nuit, dans le corps. Les cris dans tout ce qui peut avoir un peu de place entre soi et le reste de soi : les cris toujours qui restent et en soi, pire. On le devine, on ne cherche pas à savoir parce que — au juste, on ne ferait rien que de faire semblant de prendre ces cris pour des cris seulement. Après, évidemment : il y a après ; le jugement des hommes qui n’en finira pas, jamais — même après la mort, toujours le jugement des hommes. On demande de payer : quand on se dépouille, qu’on tend son propre corps, ce n’est pas assez ; on garde son corps alors. Le soleil n’est pas au ciel, ni sous terre. Il est sur les visages, alors on se place dessous pour le boire.

Tourne, tourne la terre
Tout se dissout dans la lumière
L’acier et les ombres qui marchent à tes cotés

Orphée avait le privilège du vivant — marche devant, et ne crève pas. Mais des morts qu’on porte en soi, c’est auprès d’eux qu’on va. Sur le sol, les ombres répandues s’emmêlent comme dans les lits, les rêves aux yeux cousus de l’autre. Celui qui marche est le seul à savoir que l’ombre qui le borde, dans la rue, s’attache à ses pas et avance au rythme même de son rythme, n’est pas la sienne, mais toujours en lui, celle qui n’a plus d’ombre, jamais.

Dans le parfum des nuits sans pareil
Et l’éclat des corps qui s’émerveillent
Ses lèvres avaient un goût de miel
On regardait droit dans le soleil

On se rappelle, sans se souvenir du temps où ils se disaient, des mots qui disaient : « Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée ; / Il y a sous ta langue du miel et du lait, / Et l’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban. » On ne sait pas l’odeur du Liban, le Liban n’existe que pour donner aux odeurs l’odeur de ce qu’on ignore — d’un pays si lointain, ici, qu’il pourrait être plus lointain encore. Merveilles — passées. Si la lumière existait, c’était parce qu’on était là pour la recevoir, qu’il y avait deux corps debout face à elle, jointe dans l’odeur couleur de lumière, nuit traversée d’un bout à l’autre du soleil pour la raison seule de l’est et de l’ouest renversés, et se dire : nous sommes tous les deux, et l’un par l’autre, vivants.

Les serments se dispersent dans l’air
Et les mots qui retombent à l’envers
On ne sait plus comment ça s’épelle
Regarder droit dans le soleil

Ce qui se déchire — les mots eux-mêmes quand s’effondre ce qui faisait des mots autre chose que des mots, mais un monde en partage, une croyance —, on serait incapable de seulement le dire, le penser. En solitude, est-ce que le monde est là encore, qui bat ? Est-ce qu’on est à lui-même, un corps allant sur lui ? Pour cela, rien, vraiment : on ne sait plus. Seulement, il y a la lumière qui tombe, et si elle tombe, c’est sur nous — c’est qu’on est celui qui passe et qui vient la recueillir. C’est qu’on est, seul, celui qui est seul capable de dire : je suis celui qui, seul, reçoit cette lumière, tombée ici pour être de la lumière tombée.

Tourne, tourne la terre
Tout se dissout dans la lumière
L’acier, les ombres qui marchent à tes cotés

Orphée avait le privilège de l’histoire, celle qu’on raconte pour se préserver de la vie. On marche dans ce parc, et on comprend, en se penchant sur les feuilles tombées, et quand la voix et la musique devant, en soi, résonne encore : la vie ne préserve pas de la vie. On se dit : je ne veux plus Orphée, marchant devant, l’histoire comme une histoire. On écoute la voix plus près : la voix dit : avec la dignité du vivant, je suis en cette vie, celui qui marche auprès des ombres et auprès de la lumière, un jour après l’autre que tourne la terre sur elle-même, sans être jamais la même terre, puisque la lumière change ce qu’elle change.

Assiégé par le chant des sirènes
Sentinelle au milieu de la plaine
Le tranchant de l’œil et des veines
Pour regarder droit dans le soleil.

Au mât, bien attaché, pour entendre les voix (et ne pas y céder) ; face aux armées en armes, le corps nu désarmé attend simplement qu’on l’épargne — maintenant, c’est après qu’on est, c’est après la nuit et après la lumière, c’est dans la lumière qui reçoit en elle la part de nuit et de lumière qu’il faut pour qu’on puisse l’accepter dans sa nudité, qui rend nu le corps qui l’accepte : oui, ce qu’on regarde, voix et visage de fatigue comme après, mais regard posé devant, partitions ou horizons, pour mieux voir où poser les doigts sur la musique et jusqu’où la faire entendre — comme de la lumière lancée il y a des siècles jusqu’à moi, ici où je l’écris, qui me permet de voir mes mains qui l’écrivent —, ce qu’on regarde est après, devant ce qui reste à voir, et éprouver, ses blessures, les douleurs qui ne cesseront pas, les joies qui naîtront d’elles-mêmes d’avoir été suscitées par cela même. Quand la nuit du vendredi soir tombe, que la roue du temps peut passer, ce qui commence après est ce qui s’achève avec maintenant : le temps où le soleil ne fait pas plier les yeux, mais où il s’agit de s’offrir à lui : entièrement nu de lui, de soi ; regard qui ne se détourne pas, supportant la brûlure, prêt désormais à aller vers cette forme de plénitude d’une vie qui est à elle-même son histoire, et son devenir.


arnaud maïsetti - 4 octobre 2013

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