lumière & folie (reprendre possession du désir)
9 octobre 2013



Place Albertas, sa centralité dissymétrique, fascinante. Je ne passerai jamais ici sans lever les yeux et m’arrêter. Décision prise de prendre une image à chaque fois (il faudra que je me force pour ne pas faire le détour, et m’y arrêter chaque jour) (je ne me forcerai pas). L’ouverture du quatrième mur à l’endroit où je suis, les murs lépreux au fond, et la densité de la lumière. Je chercherai toujours dans la vie des lieux qui sont à la vie-même des raisons de lui appartenir, des énigmes qui dévisagent, la force des évidence. Des lieux comme celui-là, qui rendent le désir du dehors plus désirable encore — et écrire, sur des pages, non pas pour comprendre, mais pour reprendre possession du désir.

Écouter la radio une part de l’après-midi, dans l’épuisement de la veille ; tâcher de dormir : impossible à cause des travaux dans la rue (on creuse un large trou dans la terre), alors se rendre au dehors, vers cette place. Comme d’insomnie, rester ici lentement (il y a pourtant tellement à faire). Non, je me rends. J’ai dans mon sac le journal de mardi, que je n’ouvre pas, que je n’ouvrirai pas. Je regarde. Il y a le jeu de cet enfant, et un photographe, avec tout le matériel qu’il possède, j’imagine combien ses photos doivent être parfaites, parfaitement ratées aussi — qu’il ne verra rien du mouvement. Je m’éloigne vite.

Je gagne la Folie Vendôme — trouve un banc face au soleil qui tombe sauvagement, lis d’une traite (pour la dizième fois) La Dispute à cause d’un souvenir précis, et parce que dans l’écriture j’ai parfois ces moments d’arrêt pour lesquels je sais qu’il ne me faut pas insister, comme on travaille le bois on risque de le briser de l’intérieur ; très vite je trouve dans Marivaux parfaitement ce que je cherchais (un basculement du dialogue vers l’adresse tierce : si difficile, si essentiel (tout le théâtre pour moi, ce retournement, le théâtre que je cherche). Je reste ici, face pavillon Vendôme que je viens visiter aussi souvent qu’Albertas (la ville et le contraire de la ville). Je sais maintenant où descend le soleil au mètre près, je sais où m’asseoir pour l’intercepter (mais pas trop).

Ici, je commence à comprendre les courbes ; et je sais comment la pièce va s’achever (du moins : en moi). Je sais le soleil et l’énergie des places qui valent la peine qu’on les regarde, la peine est douce.

Devant la Folie Vendôme, je termine Marivaux en même temps que le jour. Le soir, j’irai au théâtre — en rentrant, je penserai : oui, travailler, écrire, non pour le travail, l’écriture, mais pour saisir un peu de cette lumière et la voir mieux, comprendre ce que les morts voulaient nous dire quand ils me disaient avant la nuit : je suis vivant.


arnaud maïsetti - 9 octobre 2013

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