prendre le temps (mesure du monde)
26 octobre 2013




Ah ! la poudre des saules qu’une aile secoue !
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !

rimb.


le temps, c’est ce qu’on perd — on le sait bien ; ce qu’on donne aussi, parfois, à ce qui est plus précieux que nous, comme sur des cartes postales, on prend ces minutes qu’on ne possède pas pour écrire : je suis là : alors parfois, dans ces minutes, on le confie, comme notre ombre, on s’éloigne plus sûr d’être désormais quelque part, auprès de qui on tient plus que nous.

mais le temps, c’est avant tout ce qu’on oublie, et quand on s’allonge auprès de son propre corps, le soir, c’est trop tard pour le matin, sa lumière déjà rangée dans la poussière, rien qui ne sauvera rien d’elle, seulement fermer les poings fort sur le vide pour ne rien retenir, laisser aller le temps sur soi pour qu’il emporte tout.

le temps, c’est surtout pour moi ce qui me prend, m’arrache. quand je me retourne : les tâches à faire, immenses, toujours là — j’accumule les stratégies pour y faire face, mais le temps sur moi remonte, en vagues, et avec un seau percé, l’enfant qui vide la mer pour la déposer dans des minuscules tunnels voit son ruisseau épars dans ses mains, pleure, l’eau qui se répand sur son visage l’aveugle tant qu’il ne sait pas qu’il pleut sur tout cela, et qui efface le sable.

il y aurait évidemment dans ce temps perdu ce qui ne compte pas, ce qu’on laisse — toute la vie officielle, administrative, insensée (ses courriers, je ne les ouvre plus) (le désir très vif parfois de brûler tout ce qui appartient à mon identité sociale). et comme pourtant cela prend, occupe, envahit, pour rien. temps qui prend le temps a ce qui importe, par exemple quand on est loin — les appels sur lesquels on compte, les mots qu’on voudrait adresser à ceux qui sont dans d’autres villes, mais qui demeurent lettre morte parce que ne voulant pas le faire entre deux moments pris, je repousse infiniment le temps où ; oh, avoir pour moi ces heures que je ne possède pas. le temps, c’est ce que je vole alors, pour lui arracher un peu de lui, un peu de moi.

avoir une heure, ou deux, dans la journée, pour l’écrire : mais pour écrire une heure, je le sais bien, il m’en faut vivre dix — une heure d’écriture qui me permettra d’en vivre cent dehors, avant d’en vivre dix qui appelleront une heure d’écriture, peut-être. ce qui compte est le dehors, je le sais bien maintenant, et comme tout se renverse.

prendre le temps, cela veut désormais dire : le prendre, ce temps, de prendre le temps d’aller en lui sans autre raison que de tâcher de rencontrer une raison suffisante de l’écrire pour le vivre mieux, et de cela n’être rien qu’à sa mesure.

dans l’arbre à savons du jardin des plantes, des feuilles vertes, folles de jeunesse, des feuilles rouges d’automnes et de fatigue, d’épuisement bientôt évanouies, des feuilles noires recroquevillées sur le noir, mortes sur place, pas eu le temps de tomber : toute une vie dans un seul arbre traversé de lumière, sous le ciel clair bientôt à la pluie. prendre le temps de cette vitesse aussi, une vitesse arrêtée, qu’il faudrait aussi être en mesure de dépasser pour mieux ensuite, s’arrêter plus loin, et la voir passer.

en montagnes, j’imagine que le temps a cette qualité de vitesse : la tempête qui peut venir très vite sur la lumière pure, dans un monde qui pourrait être immuable, sans ville, comme là depuis toujours et pour toujours — la lenteur et l’accélération, et au milieu, être là pour simplement prendre le temps de ce temps.

prendre le temps aussi de se hâter à cette vie dont je prends mesure.


arnaud maïsetti - 26 octobre 2013

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