Camera obscura (les courses vives)
30 janvier 2014





Cette phrase écrite il y a plusieurs jours sur une page de l’ordinateur, que je retrouve ce soir :

« Là où il y a un espace entre le sol des humains et les murs des humain, nous allons dans des courses vives à la recherche de nourriture ou de nos semblables »

Aucun souvenir de l’avoir écrite, de l’avoir lue, de l’avoir traversée en moi — et cependant ce soir, sa justesse qui foudroie.

Peut-être à cause du temps dehors et du temps passé à l’avoir perdu aujourd’hui, la colère : dehors, sa noirceur lourde d’une pluie qui est tombée toute la journée ; quand je ferme les volets, le bois est gorgé d’eau. Peut-être à cause de ce mot de semblables. Peut-être parce que tout à l’heure, devant les étudiants très tôt, j’ai parlé en regardant par la fenêtre disant les mots qui venaient et comme j’ai prononcé courses vives peut-être, intérieurement. Peut-être plus sûrement à cause de moi.

L’appartement est décidément impossible à chauffer : c’est la fournaise ou la glace, je choisis la chaleur — et face à la fenêtre, vue sur la façade aux volets fermés (une allégorie). Hier en rentrant, je suis passé par le Pavillon Vendôme — vide dans le soir. C’était magnifique. Je suis resté un peu. J’ai regardé des ombres passer sous les arbres, s’enfuir, c’étaient les ombres des arbres.

Vers quelles courses, vers quels morts ?

(Mon regard sur les plantes qui ici semblent mourir, mais semblent se battre — se battre de quoi, et contre quoi, et pour quoi ?)

Toute l’après-midi passée à des tâches du vieux monde, les papiers, les envois, les mails en retard (lu Jabès pourtant, pour l’émerveillement, la secousse ; pas assez). Et pourtant, je l’avais préparé en moi, ce jour : il fallait écrire les pages que je me devais — hier déjà, sensation d’un jour gâché ; et aujourd’hui encore.

Mais au réveil ce matin une phrase lumineuse que j’ai vite notée sur le téléphone, qu’il fallait prolonger, et ce soir la fatigue est plus grande que moi, alors je laisse là cette phrase, comme une plante à moitié morte et à moitié vive, sans raison d’une part et d’autre de la vie et de la mort, seulement là d’être là, et moi penché au-dessus d’elle, la regarde.

À quoi cela tient, cette vie ; des phrases notées à la volée entre deux portes battantes. Mais entre ces portes, l’air qui frappe, les appels, les serments, les désirs, les rues à emplir, les angles des villes, les routes, les trains et les montagnes, les temples sous la jungle, les chemins de terre mouillés, les désert où prendre froid, où brûler, et dans la course, ce que je perds sur la page, ce que je tâche d’agrandir — ce soir, je pense aux courses vives et je regarde l’ordinateur qui me semble vide des pages qu’il faudrait écrire pour mieux appartenir, pour mieux nommer, pour mieux désigner la beauté où elle est, et s’échappe ; ce soir, comme hier soir, je regarde la façade aux volets fermés en face, et pensant : tant pis pour moi, ce ne sera pas tant pis pour la vie.

Au pied du jour je dépose ce texte pourtant, mais quand je veux le regarder, c’est le ciel qui passe, miroite, s’efface, tremble et disparaît à mes pieds.


arnaud maïsetti - 30 janvier 2014

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