Tempora si fuerint nubila, solus eris (le sacrifice de l’ombre)
29 janvier 2014




c’est un cri qui me réveille à trois heures, je me redresse sur le lit — le cri s’arrête : c’était le mien. Un mauvais rêve, voilà tout. (Un type entrait dans ma chambre avec douceur)

c’est le bruit de l’orage, six heures plus tard, comme un ventre dans le ciel, un raclement de gorge, un hurlement rentré qui parfois s’échappe, et dehors le jour noir comme je ne l’avais jamais vu ici, presque la nuit tombée alors que c’est le matin.

[i c i u n e i m a g e d u j o u r n o i r ]

c’est jusqu’à midi où je travaille dans ce café minuscule, trois tables à peine, et moi seul avec le serveur, musique jazz et violente, les pages de l’ordinateur qui défilent sur la thèse déjà si ancienne et le visage de Casarès, qu’il faudra écrire aujourd’hui.

c’est en sortant du café, le ciel ouvert en deux, comme du miracle éparpillé, de l’eau partout sur de la lumière humide.

c’est l’après-midi durant, penché ainsi sur le visage de Casarès, espérant trouver ce qu’il faut de puissance décisive pour engager une vie, ces phrases de Barthes par exemple, dans lesquelles je cherche le regard de Koltès — et dans la suite des regards qui se détournent du mien, j’y cherche le mien, qui s’échappe davantage.

L’art de Maria Casarès possède le pouvoir capital de la tra­gédie : fonder le spectacle sur l’évidence de la passion. […] L’intonation, le geste, la marche, l’attitude sont à chaque fois risqués dans leur tota­lité, poussés si loin qu’il n’y a plus de place pour les fuir : le spectateur est lié par ce sacrifice de l’ombre, qui a lieu devant lui, sur une scène incendiée, où toutes les petites rai­sons du spectacle (coquetterie, cabotinage, belles voix, beaux costumes, nobles sentiments) sont jetées au bûcher, dissipées par un art qui est véritablement tragique parce qu’il inonde de clarté.[…]

c’est la phrase où le sacrifice de l’ombre résonne, comme un signe qui dure ; c’est la lumière et l’obscurité, c’est la voix que je n’entendrai pas et qui peuple certains parts du jour pour moi les plus précieux, c’est tout cela que j’écris cet après-midi, sur quelques pages que je rature au soir.

c’est sur la vitre devant laquelle je travaille, soudain un visage qui apparaît, le mien, lentement posé sur moi, qui résout le rêve de cette nuit, comme sa propre prémonition accomplie jusqu’à moi, qui ici l’accepte, et la reçoit, et va la traverser cette nuit encore.


arnaud maïsetti - 29 janvier 2014

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_la pluie _Maria Casarès _ombre _rêves et terreurs _Roland Barthes