Aubes | II. (Victor avait pris par le sud)
26 février 2014



Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le deuxième chapitre — où il est question du désœuvrement d’un personnage qu’on appellera Victor, de sa colère et de la neige sur Berlin, en plein Paris.


II.


Victor avait pris par le sud

Victor avait pris par le sud la route qui longeait les maisons basses et sales, et contournant les grands ensembles officiels perdus dans le gris des trottoirs, il arriva devant la place et s’arrêta un instant, balayant du regard les façades et les cafés, les terrasses installées sous la lumière blanche, les tables allongées, et parfois un garçon, attendant aussi qu’on vienne lui donner une utilité perdue dans la nuit, le geste précis et fatigué, balayait la propreté des sols ; la place était vide, on entendait chaque bruit isolément, la douceur rompue par à coup du silence enveloppait les recoins de lumières qui s’essayaient à découper la géométrie de l’espace — Victor ne s’attarda pas, et quand les premiers rayons touchent le sommet des toits, il est déjà reparti ; et de ce vide qui n’avait pas été comblé, Victor ne garde que la colère : sa part abandonnée, sa part sacrifiée aux heures à venir — tout à l’heure, la place emplie ne se laisserait pas voir, mais maintenant qu’elle était encore visible, elle n’offrait que ce vide, et rien d’autre. Anna n’était pas venue. Pas encore — « le matin », elle avait dit le matin, mais c’est insensé comme heure de rendez-vous, cela pouvait vouloir dire dès le lever du soleil ; cependant le matin dure jusque tard dans la matinée, jusqu’à son terme, sans doute, et qui saurait dire où s’achève le matin, et quand. Elle avait dit le matin, mais ce pouvait être n’importe quand — et cette date dont la précision brûlait Victor n’était en fait que l’imitation de la justesse ; le matin, c’était simplement le moment qui différait chaque instant depuis toujours, et jamais on ne l’atteignait, mais plus on s’en approchait, et plus il s’étendait. A la place du matin, un trou se creuse où vient se ficher la colère — la colère de ces heures qui ne venaient jamais, qui n’en finissaient pas d’arriver et jamais ne se passaient. Elle ne viendrait peut-être pas. Le rendez-vous était manqué. L’attente se prolongeait — et des dix ans passés, les heures qui le séparaient encore d’Anna maintenant allaient être les plus cruelles, les plus vives, les plus dangereuses aussi — du sel sur la plaie ; le corps s’ouvrait à nouveau sur une délivrance impossible, et l’état du monde était celui là, entièrement : l’attente irrésolue, le désir insolvable, la rémission des années nulle part où le regard peut porter, toujours le vide qui éclate, projette dans l’esprit ses évidences détournées, la certitude impossible qu’elle ne viendra pas — qu’elle ne viendra plus — et se poursuivent sans s’arrêter les souvenirs qu’on aurait pu croire sur le point de se figer, le temps n’était pas encore capable de se transformer en souvenirs, ceux des années passées à l’attendre : le souvenir n’était pas encore un souvenir : la passé ne parvenait pas être devenir passé, il durait jusqu’à maintenant puisque maintenant ne l’achevait pas, elle n’était pas là : persistait seulement la colère présente qui conduisait ses pas, l’un derrière l’autre, l’un après l’autre sans fin, et comme pour toujours maintenant. Alors, il se mit à suivre au hasard ces pas, la tête pleine de pensées et de colères, le dos courbé sous les colères qui ne cessaient pas d’apporter d’autres pensées plus grandes encore et plus obscures, et d’autres colères moins justifiées parce que davantage lointaines — mais tout revenait à la surface comme à chaque fois dans ces moments, et Victor disparut derrière le hasard où ses propres pas l’avaient conduit — en moins d’une heure, il s’était complètement perdu dans Paris qu’il connaissait pourtant par cœur, il ne déchiffrait aucun bâtiment à l’horizon, aucun monument qui aurait pu lui être un phare, et il céda, comme un barrage fendu, d’un seul coup et définitivement au hasard de ses pas, continua de les suivre une heure encore, puis une autre encore, avec la confiance de celui qui n’a plus rien à perdre, lassitude de qui accepte et se rend — quand je l’ai connu, Victor avait parfois de ces résignations superbes d’orgueil et détachées de toute volonté, il lui arrivait comme ce matin là de ne rien avoir à faire avec rien, malgré l’absolue nécessité de ce qui se préparait, et il cessait simplement de prendre part à ce rien, obliquait sans raison ni effort véritable pour prendre la tangente des rues, la diagonale retranchée aux villes, trouver quelque part où rien ne s’étale, l’esquive infligée aux attentes, aux convenances stupides et sèches — ce matin-là de mars, ses pensées rebondissaient d’incohérences en incohérences sur les murs de ses colères, et le vacarme ne se taisait pas mais lui broyait la mâchoire qu’il tenait en pareil circonstance plus fermée que jamais sur les évidences, pour que ne sorte aucune autre parole qui ne soit blasphème lancé sur les visages des passants, mais parfois des grognements, autant de sons manqués, et non seulement inarticulés mais aussi désarticulés jusqu’à la gorge. Voilà comment Victor se retrouva, sans le vouloir, devant le parvis de cette église précisément, entourée comme cernée de petites ruelles et de maisons si près du sol — on aurait dit que le clocher était immense et touchait presque le ciel, mais la façade taillée maintenant par le vent s’effilait en ruines et en poussières, et l’église tombait sur elle-même avant d’avoir atteint les premiers nuages, mais combien puissante cependant elle s’imposait dans tout son abandon et son orgueil de ne pas le paraître, c’était proprement scandaleux — à ses pieds on dormait depuis longtemps déjà, croyant être protégé ou abrité sous les siècles qui la contemplaient, alors que la pluie depuis des centaines d’années tombait là ainsi que partout ailleurs, peut-être même plus forte là que partout ailleurs, parce que depuis plus haut — quand elle tombait ici, la pluie ne se contentait pas de s’affaisser comme la nuit de tout son poids, mais elle s’écrasait et abattait aux pieds des passants et des dormeurs, des poids lestés par l’eau, des masses sifflant dans l’air des murmures âcres et monotones, rendant le sommeil comme le silence impossibles. Mais ce matin-là, il ne pleuvait pas. L’organisation précise du lieu, le demi-cercle parfait qui place l’église paradoxalement à la fois sur le bord du cercle, et au centre de ce cercle, l’épicentre travaillé par la hauteur — tout imposait le regard, avertissait qu’en ce lieu la charge magnétique des événements n’est pas la même qu’ailleurs. Alors, du mieux qu’on peut, on se met à regarder (on est obligé) : et on ne voit rien. Victor, ainsi, se tu et regarda. Des corps enveloppés de papiers journaux étaient allongés sur les marches et des respirations grotesques soulevaient les poitrines. Victor ne voyait que le geste invisible du vent qui éparpillait les feuilles tout autour, et puis il leva la tête pour s’apercevoir que la lumière allait bientôt à son tour de tout son long accabler le jour, la répétition bornée des heures reprendraient leur ronde, on n’y pouvait rien, seulement y assister, et c’était comme un privilège qu’accordait la lumière à ceux qui dans l’ombre attendait qu’on les oublie. Mais on ne les oubliait pas. Victor longtemps s’était tenu loin d’elle, et pourtant le jour l’avait trouvé, et lui ne pouvait plus se dérober. Il voyait devant lui les rues ouvertes comme des mains, il voyait la pâleur du matin qui se reflétait sur les colonnes et les pavés, il voyait les nouvelles de la veille s’oublier sous les bourrasques, s’accrocher aux bouches d’égouts, ou s’enrouler autour des poteaux — et dans les rues, les voitures désormais circulaient tous phares éteints. Victor voyait la nuit passée dans les yeux des passants plus nombreux maintenant, il voyait que rien ne s’était passé qu’un peu de sommeil qui les avait rendus plus fatigués encore que la veille. Il voyait et ne disait rien. Sur les marches, des flics chassaient lentement les dormeurs. Ils s’éloignaient en gestes d’insulte mais sans bruit. Victor pensa à la pluie et regarda par terre la sécheresse du sol, l’aridité pleine et forte de l’asphalte — il essaya de remuer du bout du pied le trottoir, mais il n’y avait même pas un peu de poussière, plutôt de minuscules cailloux pointus et secs, juste plus épais que du sable. Les dormeurs avaient disparus de la place et rodaient sans doute dans les parcs ou les porches invisibles, là où on les tolérait parce qu’on ne les voyait pas. La pluie dans le ciel attendait son heure, et Victor savait que ce n’était pas pour aujourd’hui. Soudain il avait oublié toutes les pensées qui l’avaient pas à pas conduit par hasard ici, et les colères s’étaient dissipées en vagues rancœurs, si flottantes et si ténus, présentes encore, mais sans objet — spectres lointains, évidences vaines que l’aube avait recouverte sous elle. Victor savait que ce n’était qu’un répit provisoire, mais sa mâchoire se desserra toute seule et sans effort. Avant de repartir retrouver ce qu’il cherchait, ce qu’au petit matin il n’avait pas trouvé, Victor demeura un petit moment là, sur les marches de l’église, tournant le dos au portail ouest et regardant du côté de la place la fontaine et les bords du fleuve qui semblait ne pas couler, mais immobile, déposé là — il essaya de revenir sur ces heures de marche mais ne parvint pas à retrouver au fond de lui l’agacement qui l’avait commandée, celui qui avait porté son corps jusqu’ici — l’agacement dans la bouche était ce goût fade d’amour propre entamé, et il ne savait pas si c’était le rendez-vous manqué ou l’os des dents rongés sous la colère, la pulpe de la langue mordue. Il ne savait pas si dans sa bouche c’était le goût de la bouche qu’accentuait la faim encore, ou autre chose qui rendait soudain la faim nauséeuse. Le rendez-vous manqué, sans doute. La nuit passée sous ses yeux sans le voir, aussi. Et davantage que cela, toutes les autres nuits traversées sans dormir, sans respirer vraiment, les nuits qui avaient préparé ce matin-là de mars. Il avait besoin de reprendre son souffle. La marche absurde et sans direction que lui avait imposait son corps et la colère s’effaçait dans sa mémoire où se déposait seulement le désir de reprendre son souffle. Les colères et toutes les autres pensées s’étaient maintenant dissipées comme confondues à la suspension des poussières dans le petit matin blanchâtre et pauvre, et aplanissant les saillies de violence, la lumière et le roulement souple du monde mis en marche désormais étaient facilement arrivés à bout de Victor qui regardait les passants les yeux vides et sans désirs. La pluie aurait pu ranimer un peu de ces colères, elle aurait réveillé les pensées en mouillant les cheveux et les lèvres — elle avait cette vertu de faire courir les hommes et remplir les rues de bruits, alors on pouvait sans compter laisser libre cours aux pensées qui n’attendent que cela, dégoulinant des doigts pour s’accrocher aux tempes, les pensées une à une perlées aux boucles des cheveux sous l’orage s’égrènent au rythme irrégulier et continu de la pluie, et c’est alors qu’elles trouvent place dans le chaos de l’esprit : enfin, elles s’agencent dans l’ordre, défilent et s’organisent. Enfin. Mais pour le moment non. Victor est encore assis, et le ciel au-dessus de sa tête reste immobile, plus blanc qu’un visage, plus sec et épais qu’un visage. Le visage absent d’Anna encore s’effaçait lentement malgré lui derrière la lumière d’une ville froide et neigeuse de l’est — Paris était si loin d’elle : mais sous le ciel que regardait sans pensée Victor, il n’y avait que Paris, ses artères grises que tarît la fatigue toujours quand la fatigue étale ses souvenirs comme des voyages, et les marches perdues dans l’aube ne comptent pas à côté de celles qu’en rêves Berlin fait sur la peau. Victor pensa Berlin, tandis que Paris ne pensait qu’à se réveiller, et oubliait tout le reste ; c’est ainsi. Sur la place tout à l’heure, le rendez-vous manqué, simplement ajourné mais cela avait pris des proportions effrayantes et soulevé en lui les peaux mortes de centaines de douleurs, et creusant le vide, le vide autour duquel tournaient les colères s’était creusé plus loin encore que la marche et le dehors de la ville s’était retrouvé au-dedans des pensées — la ville changée en couloirs arpentées de long en large du temps afin d’épuiser en elle le dedans de tout désir : qu’ils deviennent colères entières, et neiges fondues sur la sécheresse de Paris. Alors Berlin et ce n’était pas fini. Tout commençait là, on ne rencontrait jamais son histoire. On ne la racontait pas non plus. On l’échangeait et Victor regarda ses mains — elles ressemblaient aux mains que soutiennent la tête des statues de plâtre, les pensées et les colères n’y pouvaient rien. La colère d’être là où il ne fallait pas — d’être là où surtout là-bas n’était pas, jamais, seulement sous la forme d’une colère inépuisable et incohérente. Il n’y avait que le souvenir de cette ville qu’il fallait prolonger mais le souvenir ce matin s’était dérobé sous les pas ; à force de le poursuivre il avait entraîné Victor sur cette même place où jadis Berlin était tombé sur le sol de Paris en flocons, cendres froides déposées sur les trottoirs et les manteaux, et ses cheveux qui tremblaient, je m’en souviens. Victor sourit dans sa colère. Il se leva, et devant mars à peine éveillé, il reprit le souvenir là où il l’avait laissé, courant de nouveau sans respirer, mais les yeux ouverts cette fois, courant comme là-bas, Berlin sans cesse renouvelé.


arnaud maïsetti - 26 février 2014

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