Aubes | VI. (La lumière frappait le sol)
2 mars 2014



Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

Voir présentation du projet ici

Ici le deuxième chapitre — où il est question de Mallory et de son hésitation devant l’immeuble, puis d’une volte dans la lumière, d’une valse à deux temps qui ne s’interrompra pas.


VI.


La lumière frappait le sol

La lumière frappait le sol maintenant et je cherche à me souvenir de la chaleur sans y parvenir. On ne la sentait pas. Elle maintenait chaque chose à sa place. Devant la porte fermée, Mallory hésite encore à faire un geste. L’immeuble qui le toise est un véritable mur — derrière lequel il ne sera pas possible de se retourner. La chaleur ne tombe pas vraiment, on dirait qu’elle fait partie du jour, enferme chaque poussière dans une immobilité pesante et épuisée ; Mallory attend vainement un signe du ciel, ou de la terre peut-être, qui lui donnerait la force ; la chaleur ne l’aide pas, ni la lumière si dense, mais il voudrait que quelqu’un sorte, ou rentre, pour ne pas avoir à décider. Une fenêtre est ouverte au deuxième, une mélodie s’en échappe, c’est sans doute une chanson. Impossible d’entendre ce qu’elle dit, si même c’est un homme ou une femme qui chante — seulement par à coup, la lente montée de la mélodie dans l’air, les nappes de silences qui séparent chaque seconde sont ce qu’on entend le mieux, et Mallory attend sans doute de reconnaître la voix qui chante avant de rentrer dans l’immeuble : une voix lui donnerait la force qui lui manque, remplacerait la lâcheté qui le serre, et occupera la tête de phrases à se dire qui ne lui appartiendraient pas ; évidemment pour le moment, c’est impossible. Impossible de faire un pas, impossible de rentrer. De faire autre chose que d’attendre. Toute la nuit, cet instant l’avait empêché de dormir. L’hésitation avait pris son élan. Et maintenant, c’était arrivé, le moment où il fallait choisir. Nills en haut l’attendait. Quand il aura franchi la porte, il ne sera plus question de reculer. Il faudra obéir et surtout ne pas hésiter — cette fois. C’est pourquoi voilà le dernier moment où hésiter, où hésiter une dernière fois, avant de choisir, prend toute la place. Choisir, ce n’était pas ce qu’il avait l’habitude de faire. Ensuite, bien sûr, il n’en sera plus question. La lumière frappe si fort sur lui on dirait de la pluie. Elle en a la lourdeur, elle double la peau d’une pesanteur écrasante. Que faire, il n’en savait rien. Il ne s’était jamais posé la question. Paralysante chaleur. Hier le coup de téléphone fatal, pourquoi avoir décroché. Pourquoi n’avoir pas prétexté quelque chose d’urgent à faire ce matin, tous les matins de la vie jusqu’au dernier, plutôt que de travailler pour Nills. Bien sûr, il lui devait tant ; et son père. Et le père de son père devait tant au père de Nills, mais enfin. Non. Il lui devait tant et tellement que ce travail, une force puissante exigeait qu’il obéisse ; un travail bien sale, sûrement, pour que Nills fisse appel à lui. Un travail de dernière minute bien lourd et bien sale, ce genre de travail auquel Mallory avait toujours échappé avec grâce et lâcheté pendant toutes ces années depuis son arrivée à Paris. Un travail face auquel un non, sec et ferme, simple, lâche et gracieux aurait dû suffire pour l’esquiver, comme les autres. Mais pas cette fois. La voix de Nills, et puis le regard de son père posé dans le cadre de l’étagère avait réduit Mallory à cela. Un inutile silence, et puis raccrocher le téléphone, attendre demain, attendre maintenant où il faudra choisir, pousser la porte, ou s’en aller (le Guatemala n’était pas assez loin pourtant). Si Mallory s’en va ce matin, c’est cracher sur la tombe de son père, sur le visage de tous ceux à qui il doit la vie sans doute. Et pousser la porte, maintenant, tout de suite, dans une seconde, c’est s’interdire ensuite de refuser les autres coups de téléphone, même le samedi soir, de Nills et de ces amis. C’est cracher sur son propre visage surtout. Parce que c’est participer au monde, suivre les règles pour un jour savoir les donner, et c’est la peur à nouveau, celle qui avait enterré son père, et le père de son père, et qui allait l’ensevelir finalement, un soir, un matin, un dimanche comme celui-là, ou un autre jour, quelle différence. La peur de ne pas assez participer, de ne pas avoir assez gagné, assez cogné, assez volé, ce n’était pas que Mallory était un ange. Il s’en foutait. Il n’avait pas de morale. Il n’en avait aucune idée. Très précisément, jamais il n’avait choisi. Il n’avait jamais eu avoir à choisir. Un enfant, vraiment ; on ne reste pas enfant dès lors qu’on se demande par quels moyens l’être encore. Si on l’est encore. La chaleur est si étouffante, comment respirer sans l’aspirer tout entière, sans la laisser envahir les poumons et brûler l’air qui s’y trouve. Ce n’était pas seulement le danger du travail que proposait Nills, mais la soumission qu’il allait imposer — qu’il imposait déjà, souterrainement. Bien sûr, le danger allait engendrer la peur, qui allait finir par le recouvrir entièrement, et dessiner son visage, le creuser jusqu’à ce qu’il n’en reste rien, un crâne sur la peau. Mais cette soumission au jour grand ouvert pour qu’on l’exécute, la soumission aux heures de ces journées à tuer, l’une après l’autre derrière chaque tâche à effacer, accomplir l’une pour mieux l’effacer et s’enfoncer tout entier dans la suivante, laisser grande la place à la prochaine — jusqu’à épuisement du dossier. C’était impossible. Mallory était encore libre, il n’avait pas choisi. Ne pas choisir, ce n’était pas un choix. Chez lui, c’était l’état dans lequel il s’était trouvé, depuis toujours. La vie passait sans charrier avec elle aucune heure, toutes étaient si différentes, si semblables en leur différence. La nuit était pour lui souvent le commencement du jour, et quand il se levait à deux heures du matin, les rues s’offraient à lui avec la vie qu’ont les gestes, le matin, cette vie un peu fatiguée — rien à voir avec la fatigue du soir. C’était une fatigue qui réveillait le corps, et quand Mallory pense à ces nuits qu’il passait à ne rien faire, regarder les filles dans la rue, marcher sur les ponts, manger n’importe quoi à n’importe quel moment, ce n’était pas la liberté. C’était bien plus. Ce n’était pas l’insouciance ; ce n’était pas non plus l’enfance. Non, bien plus. C’était l’état du monde pour l’éternité, la présence partout répandue, vive, scandaleuse ; la grâce commise contre le monde entier qui dormait en attendant le lendemain, prenant des forces pour être prêt le lendemain à affronter une journée encore. Mallory savait — il savait que cette vie lâchée au milieu de toutes les heures passées sans vivre en elles leur durée, l’imminence de leur fin, le basculement vers le jour prochain, il savait que ce n’était pas acceptable aux yeux des autres. Et cette connaissance, douloureuse, mais non pas triste, le séparait de l’enfance. Nills l’attendait là-haut, au troisième étage ; il fallait choisir. Monter, ou partir (peut-être la Chine. Y avait-il de pays plus étrangers ?), mais ne pas rester là, à écouter une chanson inaudible, dont on pouvait dire seulement qu’elle passait en boucle, semblable à elle-même toujours, avec les mêmes montées d’intensité, les mêmes chutes (une femme dans l’appartement chantait par-dessus la mélodie, et cette seconde voix doublait le mystère — en quelle langue et de quelle force cette musique pouvait paraître si inouïe, impossible à reconnaître vraiment, impossible à anticiper, cette force, impossible à jouer intérieurement pour occuper l’espace (ou serait-ce le temps), chasser la chaleur qui s’étalait maintenant en coulées blanches et sèches le long de ses pensées), il fallait faire quelque chose, et Mallory attendait vainement un signe qui l’aurait décider à sa place — une voiture passe dans la petite rue Beauregard où aucun véhicule jamais ne passe, c’est une grande américaine grise, immense, dont on n’aperçoit pas le bout. Mallory n’en avait jamais vu ailleurs que dans les films — cette voiture dans cette rue n’était pas à sa place. Elle ralentit à sa hauteur, vitres baissées, le chauffeur le regarde sous ses lunettes noires et accélère lorsqu’il le dépasse, pour tourner le coin de la rue, s’arrêter peu après, sans doute près du square. Dans le silence soudain, Mallory n’entend plus la musique : la fenêtre du deuxième s’est fermée, et le murmure avec elle s’est éteint. Il n’est pas décidé pourtant — ce n’est pas le signe qu’il attendait. Il a le temps. Il est en retard, mais qu’importe. Il a tout le temps du monde, et sait que Nills est là-haut qui l’attend pour la journée. Nills avait dit neuf heure, et neuf heure est passé — quelle différence de passer dix heures, ou trois heures. Peut-être faire un tour. Reculer pour sauter plus loin. Il faudra bien un moment, se décider. Pourtant comment trouver la force d’entrer. Il fait si chaud. Mallory s’éloigne quand la porte s’ouvre dans un bruit sec et sans réfléchir il se précipite dans l’entrée. Une silhouette le bouscule légèrement sur le seuil, et pour toujours c’est le contact de la main sur sa main qu’il éprouve comme souverainement appuyée sur son corps dans le noir de l’entrée — et quand la porte se referme, ils sont tous deux à ne pas se voir, immobiles et étonnés, l’un de n’avoir pas pu rentrer vraiment, l’autre de n’être pas sorti ; le couloir est si étroit, et la porte qui s’était à peine ouverte s’est abattue contre le jour, n’a laissé passer de l’air qu’un seul rayon de lumière désormais dissipé dans l’ombre de l’entrée, et c’est irrespirable, l’attente que quelque chose se passe, ça dure des secondes entières, le temps que la vue s’habitue au noir, y découpe l’ombre de la silhouette, puis les contours du visage, reconnaisse sans savoir, son regard à elle qui fouille de même l’invisible de son propre visage, et toujours les mains posées comme déposées l’une sur l’autre, peut-être pour se retenir de tomber, éviter la chute que la bousculade aurait pu provoquer, et maintenant pourquoi la retirer, pourquoi attendre que cela cesse, quand l’attente nue est pleine de ce qui ne va pas arriver, attente seule pour ce qui ne doit jamais se rompre, et attente encore et encore, jusqu’à ne plus savoir parler ni attendre. Mais le noir peu à peu ouvert s’est déchiré, et l’obscurité pleine il y a un instant est seulement moins opaque, on ne peut pas voir la couleur des yeux, mais seulement suivre les lignes du regard, les lentes modifications du visage après chaque respiration, et il n’y a que moi pour voir alors chaque mouvement de L. qui si lentement tourne autour de Mallory dans un seul et long geste, qui part, s’éloigne, lui ne dit rien et se laisse faire, elle ouvre la porte sans le quitter des yeux, et l’éclat blanc du jour dans un bruit claqué brise tout à coup le noir de l’entrée, illumine chaque détail sur les murs, elle est partie, et son visage, celui de L. dans un sourire à peine esquissé quand le contact avec sa main se perd, son visage pour toujours comme sa main se perd, se cherche et se perd encore, se perdra de nouveau, au milieu du noir à nouveau du couloir car la porte dans un bruit sec à nouveau et définitif cette fois a retranché de l’ombre sa part mystérieuse de beauté dévoilée, et c’est encore le noir plein, inépuisable où que le regard se pose, plus court cette fois, parce que l’on est davantage habitué, elle est loin maintenant, et sur la main de Mallory, c’est le froid nu et insensible de sa main enlevée, éloignée, perdue. Lentement, Mallory monte les étages, frappe à la porte de Nills. Une voix à l’intérieur. Un instant. La porte s’ouvre, et Mallory entre dans la chambre. Dehors, L. tourne le coin de la rue et s’engouffre dans la voiture à l’arrêt, vitres baissées, prête à démarrer.


arnaud maïsetti - 2 mars 2014

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