Aubes | X. (Sans un mot)
6 mars 2014



Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le dixième chapitre — où il est question de L. et de son trouble après l’étrange volte de lumière et de sa mélancolie dans le théâtre vide où le soir elle chantera.


X.

Sans un mot

Sans un mot, L. entra dans la voiture qui démarra immédiatement. Marco conduisait, et seule derrière, la tête posée contre la vitre à regarder défiler la fin du matin, le voir s’agiter péniblement, jouer le rituel des dimanches où s’attacher à ne rien faire occupe la matinée avant l’ennui de l’après-midi, elle pensait à la silhouette du couloir, mais de cette pensée n’émergeait aucun sentiment ; dans la place occupée par le souvenir, la pensée simple et nue de cette main posée sur elle prenait toute la place, ce n’était rien. Rien à quoi se raccrocher — alors elle tombait. Ce n’était même pas une rencontre, ni un souvenir ; ni un sentiment. Elle continuait de tomber. Rien n’avait de sens en dehors de cette pensée. Devant elle passaient les rues vides d’une matinée déjà terminée, tandis que d’autres rues semblaient écrasées par le monde, du côté de Drouot et plus loin, de Madeleine. Marco ne disait rien non plus. Il conduisait le regard fixe devant lui, le regard de celui qui allait quelque part, qui conduisait quelqu’un quelque part, juste parce qu’on le lui avait demandé, et pour lui, c’était une raison suffisante — qu’on lui demande seulement de conduire, et le regard posé sur la route, devant lui, les mains posés doucement sur le volant, il emmenait quelqu’un quelque part : cela faisait une destination, un projet pour la matinée, une raison de conduire la matinée jusque là, il y était habitué ; il ne savait faire que cela — conduire quelqu’un là où on le lui avait demandé — la voiture avançait sans à-coup, la route dégagée devant elle lui déroulait ses tapis gris et noirs de couloirs à emprunter ; les feux finissaient toujours par passer au vert ; conduire rassurait Marco. Il ne pensait à rien. Il ne pensait rien. La voiture avançait devant lui, et c’est lui qui la menait. En quelque sorte, la route était le prolongement de sa volonté : une volonté vide, arrêtée à la demande formulée d’emmener quelqu’un là où lui avait indiqué ; une volonté sans pensée, sans à-coup ; souple et déroulée devant lui comme une tâche à accomplir qui remplirait la matinée. Les rues s’ouvraient sans effort. La voiture avançait. Et L. tombait encore. Dans ce couloir tout à l’heure, le rêve de la nuit s’était prolongé, obscurcit encore un peu car rien ne s’était réalisé que l’esquive. En un instant, le ciel se déchira au-dessus des toits. Et la lumière l’éblouit, mais ne la retint pas. La voiture fendait la lumière de la même manière que tout à l’heure la pâleur du dimanche. Comme si rien ne s’était passé. L. tombait et dans sa chute, lui revenait la mélodie insidieuse du matin ; l’air soudain lui manqua. Elle ne respirait plus, et tombait plus vite encore. Elle voulut fermer les yeux, mais le noir du matin s’y trouvait, il n’était pas possible de lui échapper. Elle n’avait pas vu ce visage, cette silhouette lui semblait revenir de très loin — de plus loin que son rêve si c’était possible, du lieu et de l’époque qui engendraient ses rêves. Ce n’était pas la silhouette de cet homme — comment aurait-elle pu la voir ? — c’était autre chose qui tenait dans un geste, dans le mouvement de recul que ses gestes esquissaient avant d’aller en avant, et dans la vitesse invisible de ces mouvements. Elle ne savait pas. Mais surtout au contact de sa main, il lui semblait reconnaître la cérémonie qu’autrefois son frère lui avait imposée tacitement, et qu’elle avait accepté sans qu’elle puisse se rappeler aujourd’hui le jour où celle-ci commença, le jour où pour la première fois son frère, pour la réveiller, entra au petit matin dans sa chambre pour lui prendre la main sans mot, et la lui lâcher dès qu’elle ouvrit les yeux, et sortir de la chambre sans rien ajouter — cette cérémonie allait se répéter pendant des années sans que jamais ni lui ni elle n’aurait à en parler. Pour longtemps, le contact de la main de son frère sur sa main allait la réveiller. Seule la paume de son frère déposée sur sa main le matin pouvait la faire sortir du sommeil, et ce simple contact avait suffit pendant des années, jusqu’à ce que ce soit à son tour, lorsque, trop malade, il ne pouvait plus sortir de son lit, de l’éveiller par ce simple dépôt de la paume sur le dos de la main. Quand il avait fallu se réveiller sans ce geste, ou plutôt avec son absence, L. sortit de l’enfance. Elle n’avait pas douze ans, mais la douleur du geste qui ne s’imprimait plus sur sa main l’avait éveillée d’un autre rêve, plus long et plus lent. Elle n’était plus l’enfant que son frère réveillait. Quand lui ne pouvait plus venir le matin, des nuits durant elle lutta pour ne pas dormir de peur de ne pouvoir se réveiller le lendemain, parce qu’elle savait que Simon ne viendrait pas, terrassé de fatigue par les médicaments, trop faible pour se tenir debout. Cela ne dura qu’une seule semaine, et quand elle passa, victorieuse, c’est à heure fixe et avant le réveil de ses parents qu’elle se levait, violemment, en sursaut et comme ranimée — entrée d’apnée, ou sortie d’apnée, quelle différence — et L. allait ainsi pendant des mois à son tour réveiller son frère, lui préparer à manger, sans mot encore, et le plus lentement du monde. Puis la cérémonie cessa brusquement. Simon ne se réveillerait plus. Les années passent, le souvenir s’estompe, les réveils se font seuls et mécaniquement, il n’y a plus de lutte, plus d’attente. Il n’y a qu’un matin qui se lève, identique à celui qui le précède, et qu’il faut accompagner, parce que c’est ainsi. C’est un acte à accomplir qui n’a besoin de rien ; vide et ferme, aucun sentiment ne le porte, ni l’attente, ni la joie, ni le contact de sa peau sur la main — la couleur blanche des pas dans la chambre ; le silence. C’est un acte qui tient debout seul, qui se porte jusqu’au soir sans soutien, sans pensées. Elle avait appris à oublier le geste de Simon. Des années après, ce matin même, c’était par un geste semblable que le geste oublié en surface revenait, neuf et chargé de toutes ces années d’oubli, et des profondeurs fendues, le geste de Simon s’était répété, sans qu’elle l’eût espéré, ou attendu. Et la chute s’amorçait sans fin, elle en ignorait le terme. La voiture ralentit et se gara en face du théâtre ; L. sortit vite pour prendre une bouffée d’air dehors, elle étouffait. Mais cela ne changea rien. La journée s’annonçait longue, et si chaude.


arnaud maïsetti - 6 mars 2014

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