Aubes | XII. (Sur la place)
8 mars 2014



Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le douxième chapitre — où il est question du regard posé de loin, et de si près, par Claire sur le couple qui s’éloigne tellement.


XII.


Sur la place

Sur la place ; enfin. Personne ne l’attend plus. La gamine d’un regard a compris. Elle continue. Elle marche, elle a faim. Devant elle, c’est un peu moins de midi. Je la regarde au milieu des gens, on ne voit qu’elle ; et pourtant, personne n’y fait attention. Elle joue à ne pas être d’ici. Elle joue à ne pas aller quelque part, à se perdre, et marcher au hasard, et quand un groupe de touristes plus compact là qu’ailleurs, la repousse sans la voir, elle poursuit sa route dans la direction imprimée par le flot, l’instinct sans avis de la dérive ; c’est un passe-temps. L’occupation de l’espace comme occupation du temps, voilà pour elle toute une après-midi à déjouer. C’est errer jusqu’à Gambetta ainsi. Ce n’est pas raisonnable. Mais c’est ainsi qu’elle traverse le dimanche, et la foule, la vie tout ensemble. Un moment, elle tombe sur une place, vide — ou presque. Un couple — mais serait-ce vraiment un couple ? — comme seuls au monde, regarde couler l’eau, et se parle si doucement que lentement ils se sont approchés l’un de l’autre, et les lèvres qui battent pourraient se poser sur le cou sans mouvement, ni geste vraiment, mais simplement pour accompagner l’échange. Maud attend, un peu, elle n’a aucune pudeur. Elle ne joue pas la voyeuse, la voleuse d’instants rares. D’ailleurs, elle ne se cache pas ; elle s’est assise dans l’angle de la place, bien en évidence, à trente mètres en plein soleil quand le couple à l’ombre continue de parler à l’opposé sans l’apercevoir, semble-t-il. Maud installe sur ses genoux son appareil photo, elle regarde, elle attend, encore. Elle ne sait pas quoi. La fille, très blanche, très grande, lit quelque chose à cet homme aux mains immenses, visage froissé, silhouette nerveuse, même assise, on la sent prête à s’affaisser — ou à se dresser et établir une ombre gigantesque sur toute la place. Maud attend. L’homme est penché sur la fille qui continue de lire, on n’entend d’ici aucun son, mais la mélodie monotone de sa lecture, un phrasé souple et sans accroc, un filet de voix posé et évident établi sur l’instant. On n’entend aucun mot, mais tout le reste se détache du relief bruissant de la ville derrière. C’est interminable, c’est suspendu. Ça ne dure pas, c’est simplement ici et maintenant, le temps qui ne passe plus, quelque chose l’arrête ; une voix, un instant immuable. C’est terminé. La fille a fini sa lecture, elle tourne la tête en direction du pont sous lequel le fleuve lentement coule, à gauche derrière l’église qui ferme la petite place. L’homme pour la première fois ne bouge plus ; et immobile, on dirait une statue, une pierre de plus posée au bord du pont qui marquerait un endroit ; une stèle haute comme un homme, immobile et droite assise à côté d’une femme ; mais leur deux visages sont tournés l’un à l’opposé de l’autre. Maud regarde, elle attend. Elle n’a pas de pudeur, mais ce n’est pas une voleuse, elle n’est pas là pour ça, pour les belles images qui font pousser les gloussements des crédules, des amateurs d’images vraies encadrés sur les étagères, l’histoire désirée des histoires désirables. Maud attend, elle ne regarde pas vraiment, elle voit la lumière s’installer définitivement sur chaque vague dans le fleuve. Elle voit que l’homme ne pleure pas encore. Que la fille sourit presque à regarder le soleil dans les yeux. Elle voit la place protégée par les murs des immeubles haut et gris, dont la laideur est accentuée par la pesanteur de l’église. Le silence est fragile, on entend la ville derrière les murs qui pourrait tout briser d’un seul coup. Le silence est comme sur le point d’être rompu, et c’est tout cela que Maud voit et comprend. La fille se lève. Elle prend la main de l’homme, et les deux corps, plus lentement que le fleuve, s’éloignent, traversent la place, et tournent au coin de l’église à l’opposé du banc où s’était posée la gamine qui attend seule ; elle n’a pas fait un mouvement. Maud attend de longues minutes. Quand elle se lève, un crissement de pneu au loin brise le silence de la place, elle part. Elle continue sa route, tournant le dos à l’église et longeant le fleuve ; au moment de quitter la place, elle lance un dernier regard vers l’endroit désormais vide où tout à l’heure la fille avait lu. Elle prend la photo de cet espace blanc, creusé comme un lit défait par l’amour, l’absence des amants. Sans regarder ou à peine. Elle disparaît.


arnaud maïsetti - 8 mars 2014

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