Aubes | XIV. (Berlin)
16 mars 2014




Aubes. Récit commencé en 2006, mille fois abandonné, repris mille et une fois.

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Ici le quatorzième chapitre — où il est question d’une lettre, que lira tout haut celle qui l’a écrite, à distance de ce qu’elle prononce, tout près de celui qui la reçoit de plein fouet.


XIV.

Berlin

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Berlin, le 2 mars

Du temps passé, ne reste pas grand-chose ; un peu de neige transformée en boue, tu t’en souviens, et la promesse de ne pas se revoir. Pas grand-chose, non. Quand je regarde par la fenêtre, la même rue et la même lumière, le même trottoir vide et sur les horloges les mêmes chiffres qui indiquent les heures, les mêmes heures, toujours. On ne croit pas à ce qu’elles emportent et c’est mieux ainsi. Dans la pièce où je t’écris, les mêmes meubles, les mêmes traces sur le même mur, c’est toujours le même silence et je crois de moins en moins en lui aussi. Mon poignet a toujours eu du mal à suivre mes pensées et lorsque je t’écris c’est pire ; crois moi : quand je t’écris, c’est pire que le silence qui appuie contre le bruit de l’horloge. Le matin, quand je me lève, c’est l’heure où la souffrance est la moins forte, alors je me rends à ce petit bureau face à la fenêtre, je mets dans la chaîne le même disque que tu m’as donné, le seul que tu m’aies donné, et je t’écris. Quelques mots que je ne t’enverrai pas : que le soir, je brûlerai à la cheminée, toute serrée dans les draps contre la douleur, contre le temps qui ne passe pas assez vite ou trop lentement. La nuit, si je parviens à dormir, je sais que le corps continue de lutter contre la douleur, mais du moins l’esprit est en repos et s’éloigne ; je marche dans des pays larges comme des fleuves et je m’en vais. Puis c’est le matin et je me sens sauvée, délivrée ; la maladie lâchée quelque part, laissée derrière moi dans le rêve — très vite, l’espoir s’éteint : pourtant tous les matins, c’est cruel, je me dresse avec cette certitude. Alors, je t’écris, oui, chaque matin, pour te dire combien je suis guérie ; combien je suis prête à revenir. Combien tout cela est fini : et c’est cruel : la fin continue, va continuer et recommencer chaque matin. À dix heures, je n’ai pas fini la lettre et je sens la douleur monter, les médicaments n’y font rien ; à onze heures, je lâche le stylo, éteint la musique qui m’accable ; à midi, la douleur est insupportable : à deux heures, elle est supportée, et c’est cela le pire, oui ; à cinq heures, je ne peux déjà plus me lever, et à sept heures, j’allume dans la cheminée le feu où je jette ma lettre écrite le matin, inachevée. Le matin suivant, je n’ai plus mal et je t’écris de nouveau. Dix ans, presque — il y a Malmö Livs qui commence le disque, les cordes qui remplissent la pièce et suivent les mouvements de la main sur la lettre — on était tout près d’atteindre dix ans ; la cruauté ne craint pas le ridicule. Mon poignet a du mal à suivre les pensées quand je t’écris parce que je pense toujours en avant de moi : lorsque le disque commence donc, j’imagine la maladie partie, et je vois le pays déjà traversé, les paroles qu’on n’aura pas à échanger, le silence qui résoudra forcément tout ; et quand il faut écrire cela, c’est toujours trop tard : la douleur commence à revenir dans la poitrine et remonte jusqu’au cou, la nuque, et enserre, prend aux yeux, je ne vois plus, et redescend, le cœur, le ventre, les jambes : je n’ai pas fini de t’écrire quand le disque n’est pas fini et je suis obligé de m’allonger. Allongée, c’est pire. Je ne peux tenir assise, ni debout : alors, allongée (pourtant je me dis toujours que, allongée, c’est pire). Mais avant cela, quand je n’ai pas encore mal, que le disque atteint One More Trip, je sais qu’il ne me reste plus beaucoup de temps et que je dois t’écrire vite : te dire vite que je vais mieux, que je suis sortie d’affaire et te rejoins. Quand le disque bascule sur la piste suivante, c’est là que cela commence. Si la douleur a un peu de retard, je me laisse aller à écouter la mélodie, et m’attarde sur la voix : je suis sûr que cette fois, je suis sauvée. C’est alors qu’elle me prend plus férocement puisque je baisse la garde. Je ne peux finir la phrase, ne dépasse jamais Where No Endings End. Ce matin, je t’écris et je t’enverrai la lettre ; j’allumerai un feu et j’y brûlerai les journaux cette fois ; en début de semaine, la douleur ne m’a prise qu’en milieu de journée : j’avais écouté le disque en entier, ai fait l’erreur de le relancer au début — je n’avais jamais été si loin dans la lettre et dans la journée (et dans la musique) sans douleur, dans la certitude que cette fois, c’était fini : la douleur est arrivée avec les premières notes de Run In The Morning Sun, à la seconde écoute, mais elle était différente, je l’ai su d’emblée. Pour une fois elle ne m’a pas quitté de la nuit, et le matin, elle était encore là, sur le crâne déjà, et toute la journée, et toute la nuit suivante, sans faiblir, et toutes les journées encore de toute la semaine. Je t’écris, ce matin, dans le noir le plus complet, parce que la moindre lumière me terrasse, et j’espère que tu sauras me lire. Je m’étais toujours dit, et je te l’avais promis, que l’on se reverrait quand tout sera fini : je ne sais pas si je triche, ni de quel côté de la cruauté je me situe, mais je t’écris pour te dire que c’est l’heure où je tiens ma promesse. Je serai à Paris la semaine prochaine, dimanche. Sur la place où je vivais, autrefois, où tu prenais l’habitude de venir me trouver, à la terrasse du café. J’y serai au matin.

A.
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arnaud maïsetti - 16 mars 2014

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