comment porter le deuil de l’hiver
16 mars 2014



Tant que la terre subsistera, les semailles et la moisson, le froid et la chaleur, l’été et l’hiver, le jour et la nuit ne cesseront pas.

Genèse, 8.22

Il faudrait un mot qui dise le contraire du deuil. Et peut-être est-ce un deuil encore — et comment dire le deuil d’un deuil ? Comment le porter sur le bras, de quelle couleur l’étoffe, les jours qui se lèvent et agrandissent le ciel et le temps.

Dans le jardin des plantes, cette pensée que l’hiver s’était arrêté là, net, à nos pieds, dans l’odeur de la terre et de la ville enroulées l’une sur l’autre. La brume légère dans l’air, les particules fines qui dansent lentement autour de nous et alourdissent le jour a levé cette étrange lumière du soir dans Paris. Les trajets sont gratuits et flottent alors partout dans la ville comme une joie, le sentiment des vacances. Les gens sourient en passant le métro, avec cette impression d’enfant d’être fraudeurs légitimes — semblant ignorer que cette fleur qu’on leur fait est au prix d’une brume qui s’attache sans qu’on le voit à nos poumons.

Je me demande si les derniers jours du monde laisseront flotter une même légèreté dans les cœurs, que la catastrophe ouvrira les métros que la foule joyeuse prendra le temps de prendre, lentement souriante et reconnaissante à la ruine à venir du cadeau qu’elle leur fait de leur accorder la douceur. Je me demande si l’effondrement de la civilisation lèvera en nous le sentiment d’entrer dans une saison neuve.

Paris derrière moi et sa brume, le train longe le ciel encore et toujours comme il le fait si bien, puis s’arrête à l’endroit où la lumière s’engouffre ailleurs : pendant une heure au milieu de cette interruption de toutes choses je regarderai ma vie déposée sur la vitre, et mon visage se faire peu à peu dans la nuit qui montait.

Du deuil qui s’ouvre alors, en faire le deuil aussi ? L’hiver achevé, qui pour le pleurer ? La terre froide est maintenant noire. Si le pays lance l’alerte à l’air pollué, c’est parce qu’il fait trop froid le matin et trop chaud le jour — le deuil impossible du froid.

Je tenais à la main sur le quai mon écharpe et mon manteau, dehors grandissait encore comme il le fait chaque soir, et je pensais à ce qui commençait, encore. Que la fin soit la plénitude même puisqu’elle ouvre à ce qu’elle-même avait achevé. Que les commencements dans l’odeur des cerisiers et des villes de trottoirs neufs lancent vraiment ce qui s’était amassé en soi, les plus grandes fictions, les désirs atroces et les joies pures. Que les merisiers plongent aussi profond dans la terre comme au ciel, sans autre raison que nos regards sur eux soudain. Que deuil l’hiver, et pour le porter, comme un crêpe noir, nos bras nus. Sur l’écran les lignes qui se suivent et s’enchevêtrent comme des câbles à travers les villes pauvres.

C’est dans les fins du jour qu’on reconnaît ce qui commence, et ce qui commence n’aura pas de fin maintenant, comme des révolutions qui peuvent bien échouer sur les corps enterrés, d’autres savent où plonger les mains et souffleront sur les cendres pour chercher la direction des vents, et dans la direction opposé courir.


arnaud maïsetti - 16 mars 2014

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