comment mesurer les tremblements de terre
8 avril 2014





terra trema — à la surface du verre d’eau posée sur mon bureau, de minuscules vagues soudaines et dérisoires, quelque chose tremble et je ne sens rien. Il est 21h30 à peu près et j’apprendrai plus tard qu’il était en réalité 21h16. C’est sur l’écran de l’ordinateur deux heures plus tard, au moment de m’effondrer, que je lis les nouvelles des journaux en ligne : la terre a tremblé ici, à quelques kilomètres d’ici, pas très loin, tout autour de moi, la terre a tremblé un peu, pas suffisamment pour qu’on la voit trembler, ou pour faire trembler la ville : je repense aux vagues dérisoires à la surface du verre, l’eau qui tremble quelques secondes dérisoires, le sismographe dont je n’avais pas su lire les signes.

Je possède d’autres d’instruments semblables pour mesurer le temps et la vie : et tous sont comme ce verre d’eau ; il peut trembler, je ne verrai que l’eau tremblée, et je resterai, imbécile, ignorant de ce qui tremble vraiment.

J’affine les instruments pourtant.

Autour de moi les conséquences du tremblement de terre paraissent évidemment terribles : elles sont inexistantes. Le soir est établi à la même place, en long vêtement de deuil. Je suis au centre précis de mon corps et la faille peut bien parcourir sous mes pieds la ville, je suis en équilibre entre chaque seconde, celle qui précède est derrière moi et celle qui arrive se lève déjà devant moi. Ne pas se pencher, ne pas regarder le vide, tendre les mains poser le pied sur l’invisible fil du temps mort.

Ce journal comme sismographe. J’ai bâti lentement toutes ces années un journal comme un sismographe : mesurer le pouls battu du temps sur moi. Dans ces temps où le temps manque et l’absence partout, si juste est cette image du verre d’eau comme sismographe, ultime et précieux. La soif comme un repère. L’eau comme un instrument rétrospectif, retard, précis et infime. Le temps comme des lignes d’eau tracées sur de l’eau, la vague comme la secousse d’un corps soulevé de plaisir par la déchirure d’une surface qui s’ébranle. Et lentement la sensation de la vie, puissante et douce, le corps de la terre qui crie encore, qui a assez de force pour s’ébattre, s’éployer, rejoindre le mouvement des arbres qui se répandent en fleurs, peut-être.

Je bois le verre d’eau rempli encore, juste avant le sommeil — je songe qu’ainsi mes lèvres se portent à la surface même du tremblement. Dans la soif, je vois le mot secousses, je vois le mot corps, je vois le mot soif, et comme ils s’accordent ce soir, dans l’absence, et le manque.

La terre a tremblé seule, elle qui voulait sans doute qu’on s’y recueille, et la console. Et à la surface du verre d’eau, quelque chose faisait signe, mais quoi ? si je dois faire l’épreuve du silence de la terre aussi, à déchiffrer dans les entrailles d’un verre d’eau les tremblements qui annoncent les déchirures, alors je l’accepte.


arnaud maïsetti - 8 avril 2014

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