anticipation #31 | des couloirs
3 août 2009


Des couloirs, c’était ce à quoi on avait réduit cette ville — des longs couloirs sans début ni fin, et qui menaient toujours dans ces noyaux plus denses où se distribuaient d’autres couloirs. Des couloirs plus ou moins larges, plus ou moins denses, des couloirs plus ou moins éclairées dont la profondeur déterminait celle de la ville. Les ouvertures qu’on avait faites dans ces couloirs à hauteur d’hommes, on les avait nommées des portes, et à l’intérieur, on organisait la vie, l’espace privée qui donnait sens au reste dehors.

Ces longs couloirs étaient donc, dans leur vide, des rues, et dans leurs pleins, des immeubles — mais rien d’autres. Il y avait bien des centres, des périphéries, des circulations, il y avait aussi des couloirs abandonnés, des couloirs qu’on n’empruntait plus parce que l’occupation du monde était une longue histoire d’échecs et de replis, de retraites concédées peu à peu sur la terre et transformées fatalement en conquêtes.

Mais dans l’ensemble, on était parvenu à réduire la ville en couloirs — à l’exprimer, au sens premier : expulser à force de pressions son énergie la plus brute, la plus essentielle. On habitait des centaines de couloirs qu’on arpentait pour occuper le temps, l’espace, les échanges qui organisait en retour l’espace et le temps.

En fait : on habitait un seul et long et méandreux couloir ; c’était beaucoup plus simple à imaginer. La ville n’avait qu’une seule rue, mais celle-ci était une succession d’angles qui la faisait bifurquer et la constituait en même temps qu’elle la délimitait.

Les couloirs déterminaient la ville — elle avait cessé dès lors d’être une énigme. L’énigme, c’était ce qui organisait les couloirs en cercles concentriques qui étaient mystérieusement reliées entre eux. L’énigme, surtout, c’était que tous les couloirs semblaient partir vers, mais ne faisaient que revenir à.

Et qu’on les emprunte dans un sens ou un autre, c’était toujours la même interrogation : au juste, il n’y avait plus de sens. La ville était entièrement fonctionnelle, c’est pour cela qu’elle avait été conçue — non pas pour accueillir des hommes, mais pour structurer l’espace, fluidifier les communications entre les couloirs. Les architectes qui l’avaient bâtie n’avaient pas d’autres intentions : non pas la ville parfaite, mais la circulation la plus évidente, la plus soluble.

Bien sûr, on ne vivait pas dans une telle ville : on ne faisait qu’y passer — même ceux qui y habitaient ne sortaient pas : quand ils mettaient un pied dehors, ils étaient emportés par le flux que les couloirs appelaient, on se retrouvait emmenés par eux, et on revenait tranquillement à son point de départ. On ne s’arrêtait pas dans cette ville.

Il n’y avait pas de point de chute. Il n’y avait pas d’arrêt possible. Les caillots qui se formaient parfois — indigents, agitateurs, fous — se résorbaient vite parce que le flux était trop fort. D’en haut, on aurait dit une foule d’hommes en marche, et où allaient-ils ?

Les bureaux étaient emplis, et continuaient de se remplir, la ville se déversaient dans ces couloirs aux noms de chiffres. Cette ville était petite, on y marchait facilement d’un point à un autre. Les moyens de transports abolis, les couloirs les plus larges prenaient souvent l’allure d’une manifestation menée au petit trop.

On s’était donné la peine de régler les problèmes de circulation, mais ce faisant, on avait détruit ce qui rendait possible la ville. On l’abandonna vite.

Il ne resta que ces couloirs, ces pierres dressées qui formaient les immeubles, et dans les veines creusées dans la terre par la ville, le vent qui s’enroule en elle s’accélère à mesure. -

arnaud maïsetti - 3 août 2009

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