à quelle adresse
16 avril 2014




J’ai demandé si peu à la vie - et ce peu lui-même, la vie ma l’a refusé.
Pessoa

Alors nous faudra-t-il tout demander.

Si j’ouvre Pessoa au hasard, ce n’est ni pour le manque, ni pour la consolation, mais pour trouver des portes closes que je pourrai enfoncer avec mes poings.

De l’adresse, je n’ai jamais pu me défaire, jamais su — ce qu’on traverse quand il faut écrire, c’est une manière de don, chercher, chercher chercher encore ce qui saurait dans une âme et un corps ce qui saurait déplier le monde et comme ces rues qui percent parfois dans les villes quand le soleil se couche, se couche tant que je sais la ville ouverte à cause de cette lumière.

Pas d’écriture sans adresse, sans que dans chaque mot on dépose le poids d’autres encore, qui parlent à ceux qu’on désire, à qui les désirent et étoilent en eux et au dehors à partir d’eux le sens de ce pourquoi je vais, de ce pourquoi nous sommes ceux qui allons.

Hors, comment y croire encore ? c’est là, où la révolution est possible, et l’amour — quand se noue cela qui est la foi même, d’une adresse qu’on confie pour qu’elle se lève, et en soi le déplie aussi, ce qui en soi renouvelle les forces. Là où l’écriture, à sa tâche minuscule et décisive, agit — qu’on écrit pour le corps qu’on désire, et qu’en ce désir là se rêvent possibles les changements du monde.

Je le sais bien, que la solitude d’écrire fait violence à l’action collective, que les frères et les camarades au dehors sont seuls aussi, que ma solitude renforce ; je sais bien, aussi, je sais fort, que c’est là pourtant, seulement là où on le peut qu’on rassemble les forces capable de répondre au monde, que l’amour est la communauté première, qu’elle est la révolution même.

Quand l’adresse est arrachée, que reste-t-il ? Quand c’est au lieu de l’adresse même que pèse le soupçon ?

S’adresser, pas d’écriture possible sans la parole amoureuse. Dans quelques mots précipiter ce qui me relie à toi et au monde. Écrire, cela voulait dire : être au plus proche de ce qui me reliait au corps amoureux — et tout bâtir, pierre après pierre après pierre depuis la poussière dans le vent, pour choisir ces frères, ma sœur, les trouver, les aimer enfin parce que je leur appartiens.

Dans mes heures de tempête qui battent, dans le corps et dans la ville, les communautés impossibles, les arrachements — le passé comme une rature, voilà ce qui m’apparaît, dans la peur terrible que rien n’a eu lieu peut-être.

La terreur même, que ce qui a eu lieu n’a été qu’un voile, une projection d’illusions — oui, écrire n’a de sens qu’en regard de ce vers quoi cela conduit, et si c’est grande solitude, la peur de s’être perdu — jusqu’où le chemin s’efface derrière soi.

Je regarde le ciel encore ce soir, comme chaque soir ; la lune derrière le voile.

Les mots de l’ami pansent les douleurs — Écrire à la grande adresse sans nom, et en lisant elle se reconnaîtra ? — contre la douleur vive d’autres mots, d’autres visages perdus, les miens quand j’avais cru possible l’espace de travailler la vie en soi pour en retour redevenir plus vivant ; les cheveux tombés sur le sol maintenant, comme entre mes doigts du sable, que j’embrasse infiniment doucement.

Non, je n’écris pas pour écrire des mots, mais pour ces levées en soi et trouver dans le corps de l’autre ce qui lèvera encore la vie qui pourrait être possible.

À cette vie devant moi qui s’éloigne, qui m’a dit : désormais que je n’ai plus rien à attendre, vous n’avez plus rien à me refuser, je réponds, dans la douleur de savoir qu’elle ne l’entendra pas : je t’ai pourtant tout donné, même ce que je ne possédais pas.


arnaud maïsetti - 16 avril 2014

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