le marchand de masques mortuaires
30 mai 2014





Statue devant laquelle peut-être je suis passé cent fois, et cent fois sans la voir — quel signe ? Le vendeur de masques — je recherche le nom du sculpteur et ne le trouve pas d’abord : c’est que je cherche mal : non, ce n’est pas, comme je l’ai cru, un marchand de masques mortuaires, mais un simple vendeur de masques, d’hommes vivants et bien vivants pour celui qui veut ainsi les saluer (et remercier ses bienfaiteurs : les sculpteurs ont les faiblesses des marchands). À distance maintenant, de l’autre côté du temps où je suis, dans les yeux vides de ces visages, je ne vois que du vide qui me regarde et où rien ne se dépose. Sur eux est passé ce temps où je suis maintenant, et ce qui a passé est pire que la mort : l’oubli de leur nom qu’aucun visage ne peut retenir, et révéler.

Les visages des morts ont toujours cela pour eux, qu’ils forcent notre regard à se retourner sur lui-même : car ce que nous regardons, c’est nous-mêmes regardant au fond des yeux celui qui ne regarde rien. Ce n’est même pas une allégorie — même pas une métaphore. C’est simplement d’être là celui qui est de l’autre côté, et qui passe. On reste un peu autour de la statue, cherchant à deviner ceux-là qui se cachent derrière les masques — c’est absurde, puisque les masquent ne masquent pas cette fois, mais sont censés désigner ces figures qu’on ne connaît qu’en statue, parfois, en photos (mais alors, elles semblent de telles sculptures dans la lumière). On ne reconnaît personne, évidemment (il paraît qu’il y a Balzac, et Hugo : même eux pourtant…). C’est librement qu’on peut alors rêver à nos propres visages de mort, ceux qu’on aura eus autrefois quand on pouvait les voir vendus, achetés, donnés peut-être.

J’apprends ce soir que dans sa main droite, le jeune garçon portait trois autres visages (dont celui de Banville [1]) : image doublement morte de l’hiver que je trouve, ce soir, à la fin du premier jour de douceur : et dans ce printemps enneigé, je crois voir un sourire qu’il a aujourd’hui perdu [2].

J’emprunte en partant, jetant en arrière un regard sur le jeune marchand de masques qui sera toujours pour moi le vendeur de masques mortuaires, cette phrase longue comme un manteau de Lautréamont, qui est mort bien avant le sourire du marchand, mais possédait son secret, c’est la moindre des choses.

J’ai vu se ranger, sous les drapeaux de la mort, celui qui fut beau ; celui qui, après sa vie, n’a pas enlaidi ; l’homme, la femme, le mendiant, les fils de rois ; les illusions de la jeunesse, les squelettes des vieillards ; le génie, la folie ; la paresse, son contraire ; celui qui fut faux, celui qui fut vrai ; le masque de l’orgueilleux, la modestie de l’humble ; le vice couronne de fleurs et l’innocence trahie.


arnaud maïsetti - 30 mai 2014

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arnaud maïsetti | carnets




[1Banville au visage arraché continue dès lors à envoyer depuis son éternité à lui d’écrire les lettres à Rimbaud qu’on a perdue : et ainsi n’a-t-il existé sans visage que pour envoyer ces lettres, et n’est-il pour nous que celui qui envoya ces lettres arrachées.

[2

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