axiomes
2 juillet 2014



Devenir des sphinx, même faux, au point de ne plus savoir qui nous sommes. Car, en fait, nous ne sommes rien d’autre que de faux sphinx, et nous ignorons ce que nous sommes réellement. La seule façon de nous trouver en accord avec la vie, c’est d’être en désaccord avec nous-mêmes.

Passer l’après-midi comme au travers d’un brouillard et qu’à chaque pas qui voudrait faire reculer la brume y pénétrer davantage et davantage le ciel autour se ferme et les routes se perdent et les villes s’éloignent ; ouvrir Le Livre de l’Intranquilité au hasard, tomber sur le fragment 23 et le recopier en entier sauf une phrase (la phrase la plus importante sans doute, que je n’accepte pas) ; tâcher d’y comprendre quelque chose au signe envoyé par le livre, en récuser l’absurdité et se souvenir que j’ai pour cela un site où enfouir tout cela et qu’on n’en parle plus.

Fonder des théories, par une réflexion honnête et patiente, à seule de les combattre ensuite — agir et justifier nos actes par des théories qui les condamnent — nous tracer un chemin dans la vie, pour agir ensuite en sens inverse de ce chemin.

Écrire à l’infinitif ce qu’il faudrait à l’avenir accomplir en soi — refuser de dire soi-même je pour soi-même (refuser aussi d’assigner un temps aux choses comme aux actes) ; renverser tout ce qui pourrait être une position ; aspirer à l’effacement et le produire ; s’allonger, songer à s’allonger.

Effectuer tous les actes, assumer toutes les attitudes de quelque chose que nous ne sommes pas, que nous ne prétendons pas être, et que nous ne souhaitons pas non plus voir autres imaginer que nous soyons.

Rêver aux routes penché sur les cartes ; à la mer penché sur les cartes ; aux terres penché sur les cartes ; se pencher sur les cartes même en voiture ; s’arrêter repartir en arrière ; voir que le ciel tombe toujours de l’autre côté de soi ; peut-être — et dans un grand mouvement intérieur, refuser toutes ces contradictions que Pessoa appelle de ces vœux.

Acheter des livres pour ne pas les lire ; aller à des concerts, mais que ce ne soit ni pour les écouter, ni pour voir qui se trouve là ; faire de longues promenades parce qu’on est fatigué de la marche à pied, et aller séjourner à la campagne pour la simple raison que la campagne nous assomme.

au parfum du linge sur le sol toute la nuit de l’herbe, au mouvement du moulin arrêté, à la toupie qui ne s’arrête pas, à l’errance qui conduit fatalement à la mer, aux villes qui ne savent pas leur nom, à la fatigue, à la fin des années qui tombent au milieu de l’année, et au ciel qui s’ouvre quand on l’appelle rien qu’en regardant la lune, penser.

arnaud maïsetti - 2 juillet 2014

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