louange à l’équinoxe
23 septembre 2014




Moment donné où le soleil, passant à l’équateur, rend les jours égaux aux nuits dans tous les pays du monde. L’équinoxe du printemps. L’équinoxe d’automne.


Au passage, la Place Castellane, furtive ou imprécise, semble bouger dans le soir qui tombe plus rapidement que moi, ce soir — et avec cette lumière, tous ces jours ensemble soudain. Ne pas les avoir écrits les préserve, je le sais — je le désire aussi. Du mois traversé, comme je fais le tour de cette place avec le sentiment que je fais tourner autour de moi Marseille, sentiment qu’ici est le centre fragile reposé sur une corne de taureau ; l’équilibre de ce qui a eu lieu posé contre ce qui aura lieu.

Et dans le monde, l’équilibre atteint — ou est-ce rejoint ? — des jours et des nuits tombés l’un sur l’autre d’un même poids, d’une même lenteur.

À quoi sert un journal dans lequel on n’écrirait qu’à distance, irrégulièrement ? À mesurer les distances, peut-être ? Entre toutes les pages d’un journal qui n’en possède même pas, entre deux jours écrits, quoi ? Le journal intranquille de Pessoa est posé à côté de moi, ce soir, je l’ai apporté auprès de ce soir, certain qu’il pourrait me dire une voie, désigner d’un mot ce qui fraie — je n’ai pas besoin d’ouvrir ces pages cependant, sa présence suffit à donner sens : d’une ville à l’autre, à transporter les livres et les vêtements, on sait bien qu’il n’y a rien, dans les cartons, de sa vie. Qu’elle est là où on la peuple, intérieurement, du simple désir de dire : c’est ici ; c’est maintenant.

Je n’aurais pas voulu manquer cependant l’équinoxe ; j’ai regardé longuement tomber cette lumière. Je me souviens de juin. Je me souviens de décembre aussi ; je me souviens de chaque lumière de chaque équinoxe. Sans toi, sans qui je n’en dirai rien. Je n’aurais pas voulu être après cette lumière avec le sentiment de l’avoir doublé.

En face, l’immeuble immense qui se dresse, noir, est un paysage. Une lumière, une seule, ce soir, y est allumée — par négligence, erreur, oubli. Ou, selon mon désir, par la grâce d’une fatalité qui est celle de l’équinoxe : la ville comme une lumière durée sur le temps vaincu, conquis plutôt ; et nous, au milieu des distances, sommes à la fois le courant et le marin. Quelque chose qui tient d’un va et vient avec le jour et la nuit ; ce que nous habitons est la décision de relever de ce jour et de cette nuit ; et avec ceux qui veulent bien aller avec nous, croire que le mouvement des vagues est le nôtre.

Je m’endors les yeux levés vers la lumière, là-bas, que je ne verrai jamais s’éteindre — puisque le jour la recouvrira ; louange à l’équinoxe.


arnaud maïsetti - 23 septembre 2014

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