rentrer dans la beauté terrible de cette nuit
7 novembre 2014




Dehors, quelque part entre Aix et la mer, rentrer vers Marseille parmi d’autres et au milieu d’autres rentrant le soir par la route, la voiture remonte vers la mer — je sais bien qu’elle y descend plutôt, mais j’ai toujours cette impression, venant du nord, d’y monter. Nuit très noire, plus noire encore à cause de la brume, du froid nouveau sur ces terres qui après six mois de chaleur soudain vont geler. Phares rouges tout autour de moi, collines qu’on ne voit plus ; entre deux virages on perçoit Marseille, des milliers de lumières qui s’arrêtent quelque part au bord d’un noir plus grand encore, c’est la mer ; là qu’il faut remonter, avec dans la tête, toute une journée en soi, la fatigue, le vide et le plein des visages et des phrases.

Lu au hasard des pages ce midi du fragment du dedans de François Bon, chaque fois interrompu par mille choses, et le reprenant, toujours je l’ouvrais à cette page de la nuit, page 111 de l’abécédaire (ce n’est même pas le milieu du livre) ; alors, j’ai dû lire dix fois cette page, toujours m’arrêtant sur une image autre, l’élargissement des bords du monde, le silence impossible à quoi on se confie pourtant, pour l’écrire et s’y élargir soi-même : ce matin, voulant lire de nouveau le livre, je suis obligé de repartir de cette entrée — établir de fait qu’il est pour moi l’ouverture du livre, mais pourquoi ? — Dans la voiture hier soir, en rentrant, cette page s’ajustait précisément à cette route, comme une sorte de fêlure par quoi on entre dans la ville, s’y enfonce en même temps que la nuit, et peut-être que c’est nous tous, ces voitures parties dans le soir d’Aix et arrivés dans le noir à Marseille, qui avons apportés toute cette nuit ici, dans la vitesse et les ralentissements ?

La parole d’Abdelwahab Meddeb dans la voiture — sa voix morte maintenant, et que je n’avais jamais entendue de son vivant, sa voix qui perce et dit plus que mille la joie d’être vivant, la force et la fragilité d’être au présent de ce monde ; on apprend la mort de ceux-là qu’on savait pourtant vivants, et pour les avoir lus, on les pensait incapables de mourir. J’essaie de retenir certaines phrases de Meddeb, mais la voiture va trop vite dans ce brouillard et la ville est maintenant toute là, je les noterai plus tard, il faudra revenir.

La route est là-même le soir que le matin, seulement le matin, on la voit ; à sept heures, je suis seul ici, à rouler, ou presque. On est à la vitesse qu’on le désire ; alors que le soir, on adopte celle qui devant, ralentit, accélère, s’arrête presque. De sept heures du matin à sept heures du soir, toute une journée entre les murs d’une fac qui est en train de s’écrouler — ruines tagguées partout autour desquelles on a tendu des filets pour les pierres, comme si cela allait les dissuader de tomber. Parler d’Artaud ici aurait donc du sens ? Le soir, sur la route, le sentiment de rentrer.

Beauté terrible du nu et du vaste, je ne veux pas regarder dans le livre pour vérifier la précision de mon souvenir — c’est dans l’entrée nuit ; je serai incapable de reconstituer de mémoire ce passage, sauf par bribes et dans le désordre, et ça pourrait bien finir par couvrir cent onze pages (le paragraphe dans le livre doit faire une dizaine de lignes), rien qu’en le dépliant intérieurement en moi, et cherchant à revenir sur chaque mot, il me faudrait d’autres mots pour les approcher. Ce matin, cherchant à dire le jour d’hier, je n’ai aucune image de la nuit : seulement de l’aube où partout la ville haute prend la mesure du ciel pour mieux nous en protéger. Alors, je ne trouve que ces mots de la nuit, lus à midi dans cette salle de la fac entre deux cours ; ce matin, je trouve cette beauté terrible, du nu, du vaste, pour tâcher de qualifier non pas seulement la nuit, mais le trajet vers elle, puisque la nuit n’est pas ce moment qui suit le jour, mais la part du ciel qui en contient les forces vives ; et être soi-même ce qui la produit, soi-même ce qui la nomme pour lui appartenir, et lui résister. Le soir, à la télévision, ça parlera deux heures durant de l’état actuel des choses, tâchant d’expliquer, de convaincre, de résister ; et pas un mot sur la nuit, qui passera.


arnaud maïsetti - 7 novembre 2014

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