à travers les laideurs, belle la nuit qui demeure
8 décembre 2014





Ce qu’il faut, […]
c’est sentir comme on regarde,
penser comme l’on marche,
et, à l’article de la mort, se souvenir que le jour meurt,
que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure...

Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et autres poèmes,
trad. Armand Guibert, p.71, NRF — Poésie/Gallimard

Descendre jusqu’au soir — la journée comme cette pente, en haut de Saint-Charles, qui laisse voir toute la ville coulée à nos pieds ; mais ce qu’on voit d’abord, c’est la colline où domine Notre-Dame, là-haut, et le regard posé sur nous, fourmis, poussières, vagues corps miroitants dans le vague. Mais lancer le pas, devant soi, dans le vide, faire tomber le poids de la nuit précédente sur la marche dessous, et un pas après l’autre, rejoindre ce qui s’étend encore, quelque chose de la nuit.

C’est toutes les laideurs du matin qu’il faut d’abord traverser : à la radio, le type de sa voix traînante, la cravate nouée on l’entend aussi, le troisième café de sept heures du matin dans sa gorge rasée de près, qui dit, qui explique (il est patron de supermarchés) dans son vocabulaire techno, propre comme lui, indolore et sauvage, neutre comme le marché (évidemment) qu’il est important d’ouvrir les commerces le dimanche, que pour beaucoup se rendre dans les grands magasins

c’est distrayant […]. La réalité, c’est qu’on ne va pas vers une société totalement intermédié par les nouvelles technologies. On aura quand même besoin de contacts, on aura encore besoin de voir des marchandises, de les humer, de les toucher, de les observer. ça peut paraître une corvée mais pour beaucoup de gens, c’est un moyen de sortir, et de voir le monde

Il est un peu moins de neuf heures, et il faut avaler ça, ce matin, à la radio qu’évidemment il faut couper, vite, pour rester digne. Toute la journée, je penserai à ce type qui considère comme expérience du monde l’hypermarché, la marchandise tripotée, le bonjour adressé à celui que le capital voudrait rendre esclave un jour de plus, celui qu’on avait arraché finalementsur le cadavre de dieu.

Des laideurs, par dizaines, s’enchaîneront— à la Friche Belle de Mai, la dernière station de vélo vient d’être déclarée hors-service par les autorités locales ; pour y aller, depuis la gare, ce sera vingt minutes à pieds, ou rien ; la ville est un grand cadavre mutilé, dont on tranche chaque membre en espérant que le cœur continuera de battre — ils ne voient pas qu’ils ne font que répandre du sang sur le trottoir. Les commerçants ouvriront le dimanche à ceux qui auront les moyens de tout acheter d’un geste. Le monde fabriqué pour être humecté et touché n’attend pas ; rage contre ce monde-là, s’il existe.

On s’accroche à ce qu’on peut ; la lumière du ciel, revenue (elle était là, tous ces jours, derrière, enfouies) ; un film qui ravive ; et dans le texte qu’il me faut bien écrire pour passer le jour, année par année, 1973 est gravie, 1974 est une autre montagne — ce sera pour demain, après-demain, tous les jours jusqu’à 1975, peut-être jeudi, vendredi.

Il y a surtout des beautés qui fabriquent, comme un complot, un secret, donne la force contre certains jours plus froids — des secrets fomentés dans la simplicité d’une vie inventée contre tout ce qui pourrait l’écraser : et qu’on garde avec soi comme le silence devant, par exemple, un enfant qui joue seul avec rien, avec l’ombre et qui ignore tout du prix qu’il en coûte, aux astres, de tourner autour de sa main.


arnaud maïsetti - 8 décembre 2014

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