route que prenait le train dans le brouillard : histoire intérieure de la deuxième nuit la plus longue du monde
22 décembre 2014




si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps, c’est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses semblables.

Lautréamont, Chants de Maldoror

Comment fait le train pour savoir où il va, dans ce brouillard qui n’en finit pas - comment fait-il, pour trouver sa route, et frayer, d’un bord à l’autre du pays, jusqu’à la mer ; tous ici dorment ? Étrange comme toujours, remontant vers Paris ou descendant à Marseille, il faut traverser au pli du trajet une zone de brouillard, dix minutes franchies à l’aveugle — c’est peut-être cela qu’on appelle le Centre. Quand on aura passé, le ciel se sera définitivement fermé sur lui ; ou au contraire, ouvert en deux : reste le mystère de cette route toujours droite qui dispose à gauche l’ouest, à droite l’est ; inversement quand je redescends, les forces se retournent. Et sur l’image, les visages comme au révélateur de la chambre claire, viennent — autant de rêves en soi qui se font et s’éloignent.

Ce soir, nuit du solstice : plus longue nuit de l’année ; et même deuxième plus longue nuit de l’histoire de la Terre (celle de 1912 était plus ample encore). Des types le savent : ils comptent. Mettent à jour les horloges : règlent l’heure universelle qu’ils mesurent, ajustent. Un tremblement de terre au Chili avait il y a peu modifié l’axe de la terre (de 8 centimètres : ce n’est pas rien) et altéré la durée du jour de quelques microsecondes. Entre le premier jour du monde et ce soir, on aura perdu deux heures de jour ; ou gagné deux heures de nuit. Ce soir, je regarde la nuit plus longtemps que jamais.

Trente trois secondes ont été ajoutés depuis 1970. On ne nous dit rien. Peut-être qu’on dormait — et maintenant, on possède 33 secondes de plus : qu’en faire ?

Regarder la nuit ne modifie pas le temps ; mais parfois, dans le vent du soir que j’entends plus fort, plus âpre sur moi, deux heures du matin est l’espace le plus serré du temps, le plus noir : l’endroit où les forces s’assemblent - c’est toujours la même histoire. L’énergie est affaire de concentration : la terre la dépense une année jusqu’à cette pointe de temps où elle se trouve la plus faible, la plus fragile – mouvement de rétraction, prise d’élan.

Dans les chants d’Indiens, on savait bien que cette nuit était la plus précieuse : là que la terre recommençait de battre – regarder longuement la nuit, cette nuit, la couleur de cette nuit, pour prendre appui sur elle. Rêver le temps de la veille comme inconsolable des pertes endurées, tandis que nous, héritiers de secondes comme des secousses qui font aller la terre d’un bord de l’univers à l’autre, plus riches d’une matière de vie comme de la lumière, si le temps se mesure en année, et les années en lumière, ne pas attendre qu’un 21 juin vienne nous dérober les forces.

Nuit du 22, nuit où la nuit est ce grand trou de forces où la puiser — là qu’elle tombe de plus haut et au plus profond : dans nos terreurs, nos villes mortes, les délires politiques, les folies furieuses, les cris qu’on entend, les livres qui ne se publient pas, les mots qu’on perd, y puiser encore ; dans les visages, les corps immobiles, les cadavres, les scènes vides, traverser les images pour y puiser.

Oui, dans les rages, les désirs, les colères, les lointains et secrets, les pactes, les va-t’en : y puiser non ce qui manque, mais les forces vives qui travaillent déjà aux 23 décembres de toujours.


arnaud maïsetti - 22 décembre 2014

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