comme du passé en action
3 février 2015





Toute la journée en attendant des nouvelles de la neige ; ici, quelques flocons suffisent à désorganiser le monde. C’est rassurant. Que quelques gouttes de glaces grippent la machine ; que l’ordre des choses défaillent quand du vent gelé surgit. Ici, c’est deux jours dans l’année, parfois un, parfois aucun. Quand cela arrive, les routes sont bloquées, les bâtiments publics évacués, le temps s’arrête le temps que dehors le temps passe et recouvre tout, quelques millimètres d’épaisseur et l’organisation féroce de la vie telle qu’ils la construisent patiemment pour nous s’effondre.

Dans d’autres villes, sur d’autres continents, la neige est la ville même pourtant, et cent mots ne parviennent pas à la nommer, celles qui sèchent, celles qui fondent, celles qui au lever du soleil est presque rose, et le soir bleue comme des lèvres.

C’est ce qui rend ce monde si aimable encore, oui ; encore si vulnérable au moindre, à la poussière de neige qui tombe lentement sur nous. Qui va tomber. Qui pourrait tomber. On ne sait pas. Dans les journaux d’ici,en temps réel$ le compte des villages touchés par la neige, on voudrait dire par la maladie : ou par la grâce. Salon, Martigues, Arles. Marseille épargné, c’est une malédiction. La pluie tombe sous sa forme décevante de pluie, et le ciel blanc n’est qu’une promesse qui n’engage que les prophètes : cette nuit, peut-être, la ville sera transformée en boue.

Non, la neige ne tombera plus, c’est décidé. On doit être trop proche de la mer. La neige n’aime pas les villes, leurs chaleurs d’acide, tous ces corps chauffés qui respirent en regardant vers le ciel. Ce qu’il y a de touchant dans cette attente, partout sur les lèvres et dans les conversations, à la gare, les chauffeurs de bus, les passants : l’Événement qui pourrait d’un geste arrêter le cours des choses. Fabriquer de l’arrêt, les blocages. La forme la plus élaborée de l’Histoire : une force invisible qu’on attend pour qu’elle arrête l’histoire.

Si elle passe, ce ne sera qu’une fois endormi, comme dans les contes le corps monstrueux de la peur, du désir. Mais non, on ne descendra pas vers la mer depuis Notre-Dame en luge. Pas cette fois.

Sur les murs de la fac : cette inscription qui disait peut-être la loi inverse, qui ne cesserait pas de se défaire en nous afin qu’on en perde le sens et qu’on s’y disperse dans la joie d’enfant libéré un jour de l’école à cause d’un caprice du ciel, et que le village est blanc livré à la sauvagerie d’y plonger les mains et le corps entier en hurlant, et qu’il fait bon mordre la neige tant qu’il est temps.


arnaud maïsetti - 3 février 2015

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