la résistance des jours
11 février 2015



Incapable d’avancer autre chose qu’un jour après l’autre. Les trajets de Marseille à Aix se ressemblent : les virages, les moments où la mer arrive, je les anticipe maintenant, ce tunnel qui débouche soudain sur la ville entièrement allongée — la répétition des jours qui peinent à fabriquer autre chose que des semaines, et des mois.

L’écrire ne ferait que donner la liste des jours ; des semaines ; des mois — alors, ne pas écrire, prendre en photos de temps en temps la ville comme elle est debout. Sur le mur, des inscriptions : il y en a tant, un roman immense que personne n’écrit, et qui s’efface : c’est la ville ici, elle n’a pas besoin d’autres récits. Et les grafs que je lis s’impriment en moi tant et si bien que je n’écris plus, dans ces carnets ; impression que tout déjà est écrit, qu’il suffit de prendre en photos, ici ou là, d’arracher aux murs certains cris, certaines tendresses pour nommer le jour.

En rentrant du froid, il y a la chaleur de l’appartement ; la douceur ; et par la fenêtre, on peut voir la lumière qui s’allonge chaque soir, qui résiste, qui dure ; mars avalera vite février ; déjà, la nuit s’éloigne. C’est seulement un mois qu’il faut apprendre à laisser passer, lui aussi.

Mais à mesure qu’il passe, tâcher chaque jour de lui résister. Jusqu’au cadavre du sens, résister au sens, écrit l’ami, par mail. Dehors, on semble tirer leçon des jours avant de savoir le nom du jour. Des expressions : le coup d’après. Des phrases comme : séquences médiatiques. Des postures comme : gagnant à long terme. Je comprends de moins en moins ce que je lis dans les journaux. Est-ce qu’il faut résister à cela aussi ?

Les trois types dans ce café, hier : mais dans quel monde on vit ? (ils répètent en boucle). La question est digne. Je les regarde lentement : ils sont le produit de ce monde, et ils sont broyés par ce monde. Ils regardent dans quel monde ils sont sans voir que l’ombre qui recouvre ce monde est la leur. Partir vite, sans attendre les insultes.

Demain dans le bus, je retrouverai les virages, les moments où la mer arrive, où la ville s’allonge derrière le tunnel qui déplace la masse des collines après lui : et l’alignement des voitures dans les parkings à perte de vue de Plan de Campagne. À travers la salle de classe, il faudra parler à voix haute de ce qu’on croit posséder comme savoir, mais qu’on avance comme son corps dans le noir, et que la pièce est longue, et qu’elle pourrait déboucher sur une autre, ou des escaliers vers la cave.

Dehors, l’Histoire est chaque jour son recommencement, sans doute. La liste des jours se confond avec celle des cadavres. Celui du sens est introuvable : tant mieux, peut-être. L’illusion qu’il s’est enfui et qu’il a refait sa vie. Ici, les révolutions sont celles qui s’inventent, dans le soir qui mord sur 18 h et qui commence tout.

Dans ce journal irrégulier, il faudrait noter simplement cela : la force d’avancer un jour après l’autre le jour suivant qui le recommence.


arnaud maïsetti - 11 février 2015

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