Georges Bataille, entretien 1951 | L’intensité #4
27 avril 2015



Projet Éblouissements Bataille
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Émission de l’ORTF lors de laquelle Bataille s’entretient avec différents intellectuels : Emmanuel Berl, Maurice Clavel, Catherine Gris, Jean Guyot, le Dr. Martin et Jean-Pierre Morphé. Émission d’André Gillois (20 mai 1951).

Partie 4 : "l’intensité des sensations" — "écrire se rapproche le plus de la suppression du but"


Le bonheur pour vous, le bonheur le plus grand, paraît être en rapport avec la plus grande intensité des sensations perçues.

Exactement. L’intensité des sensations est précisément ce qui détruit l’ordre. Et je ne crois pas que cela ait d’autre intérêt. Il est essentiel, pour les hommes d’arriver à détruire, en somme, cette servilité à laquelle ils sont tenus du fait qu’ils ont édifié leur monde, le monde humain, monde auquel je tiens, d’où je tiens la vie, mais qui tout de même porte avec lui une sorte de charge, quelque chose d’infiniment pesant, qui se retrouve dans toutes nos angoisses, et qui doit être levé d’une certaine façon.

Vous avez tout de même prononcé le mot de sensation. Sensation, cela correspond à quelque chose qui est perçu de manière biologique. Qu’il y ait en dernier ressort une perception endo-psychique, d’accord, mais il y a tout de même à l’extrémité de cette chaîne, il y a primitivement quelque chose de biologique.

Je suis souvent porté à croire que cela n’a pas d’importance. Mais là je simplifie. Je simplifie d’une façon dont j’ai peut-être le droit, mais dans des conditions lointaines. En fait, je préfère entendre une sonate, que si on me tirait un coup de canon dans l’oreille. L’intensité est cependant plus grande, si on me fait un bruit énorme dans l’oreille, comme cela, exprès pour m’embêter. Il me semble qu’on peut dire ceci : l’intensité des sensations vaut à la condition qu’on puisse la supporter.

Pourquoi écrivez-vous ?

Au fond, c’est ce que je sais le mieux, et c’est ce que je puis le plus difficilement dire. Je pourrais répondre simplement ceci : c’est ce qui ressemble le plus à l’absence de but. Écrire, malgré tout, bien que lorsque j’aligne des phrases, j’ai un but, j’ai toujours un plan, je sais ce que je vais dire, ou à peu près, mais tout de même, je n’écris jamais que pour supprimer le but, et c’est toujours un plaidoyer, un plaidoyer moral, pour la suppression du but.

C’est ce que Kant appelle la finalité sans fin, dans l’œuvre d’art. La suppression expresse du but déterminé. Le libre jeu des facultés sans autre but qu’elles mêmes précisément.

C’est cela. C’est l’aspect kantien, vous avez raison de le souligner.

Vous disiez que ce qui vous plaît le plus, c’était les sensations les plus intenses, mais il faut peut-être que vous fassiez un choix entre ces sensations les plus intenses, exactement comme vous l’avez fait entre la sonate et le coup de canon, que vous raccordiez peut-être cela avec ce que vous avez dit sur Sainte Thérèse et Saint Jean, et est-ce que vous ne finiriez par découvrir que dans ces sensations les plus intenses, ce n’est peut-être ni le côté tellement intense ni le côté tellement sensuel qui vous plaît le plus. Est-ce que vous ne vous trompez pas sur vous même ?

À vrai dire, en ce qui concerne Saint Jean de La Croix, ou Sainte Thérèse, que j’ai cité comme exemples, bien qu’il s’agisse d’expériences assez lointaines de celles que j’ai pu avoir, je pourrai dire ceci : l’intensité est plutôt une aide, dans la voie qui mène à une sorte de ravissement, dans la mesure précisément où l’intensité détruit. Mais ce qui rend les choses difficiles, c’est qu’il faut toujours une intensité supportable, et que d’autre part, le travail de l’esprit, et pas seulement le jeu des sensations, a une importance considérable à ce moment là.

Il y a donc quelque chose ici de spirituel.

Spirituel dans le sens de la totalité.

Est-ce que vous ne cherchez pas autrement dit une sorte d’absolu concrètement vécu ?

C’est cela.

Mais n’est-ce pas un but, cela ?!

Si vous lisez un jour tels de mes écrits, vous verrez qu’une grande partie de ma réflexion est consacré à la critique que vous venez de soulever. C’est précisément que, si je me mets dans l’état d’esprit de quelqu’un qui recherche un ravissement comme le faisait Saint Jean de La Croix, aussitôt je dois me dire : hé bien mais ça ne va pas, je suis en train de me proposer un but, qu’est-ce que je fais ? mais je suis décidément le pire des gribouilles…

Saint Jean de La Croix ne cherchait pas à ressembler Saint Jean de La Croix.

Évidemment, mais il suivait une voie que d’autres saints avaient innovée.

Non. Il tâchait de trouver sa voie propre.

Alors là vous abondez dans mon sens, parce que je crois que toujours dans ces cas-là, il y a dépassement. On peut se proposer des buts, et on peut même se propose de dépasser ces buts. Mais c’est un fait qu’on garde la faculté de sauter, et un élan considérable peut être réserver à travers ses péripéties, ses obstacles et ses jeux de gribouilles.

Mais c’est cet élan que vous cherchez quand vous parlez de l’intensité et de la sensation.

Bien sûr, je le cherche.

Est-ce que vous acceptez ce terme vous qualifiant de mystique constitutionnel ?

Oh !, bien, je fais des réserves, parce que je suis bien obligé de dire que ma philosophie est le contraire d’une mystique. Vous auriez raison, tout en me fâchant…


arnaud maïsetti - 27 avril 2015

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