I.
24 septembre 2004


(Il y a des couloirs qui s’ouvrent. Des souvenirs qui parfois s’inventent. Il y a tant de visages oubliés et puis qui recommencent. Il y a tous ces charniers de la mémoire qui se creusent m’attendent et surgissent au hasard. Repartent. Il y a aussi à la surface d’un fleuve tendu vers la mer, un amour suicidé. Ou un monde qui gît tout seul là-bas laissé en quarantaine au bord des livres accumulés sans honte et sans espoir. Et au cœur de tout ça. La nausée qui m’a pris. Au milieu du soir éteint, il y a eu comme un retour de feu : l’empreinte étrange du passé sous la nuit et au détour du rien, ce tout qui m’anéantit. La certitude parfaite qu’Aurore est morte. Il faut l’écrire. Après toutes ces années j’avais cru le savoir : il y avait eu le corps si froid et si attirant si désirable dans la nudité, je l’avais longuement regardé à la morgue. Il y avait eu les cérémonies, la geste des cimetières. Les remords, se sentir coupable. Mais jamais la certitude que le deuil pouvait commencer. Il a fallut un simple regard posé sur une vitre anonyme pour que s’éveille à nouveau le sentiment perdu de sa présence, et pour que se répande à l’infini celui de son absence. Assez de mots.)

Je suis sorti ce soir, allé marcher sous la pluie entre les inconnus de ma ville et croisé des regards. Peut-être oublie-t-on ces choses-là. Ce qu’on n’oublie pas et ce qui vous poursuit ce sont ces moments si vulnérables : marcher comme dans l’attente d’une aventure prête à vous accueillir —

Je pensais :

Tout le monde vit en quarantaine tout le monde ment.
Je pensais cela naïvement, sans me douter de rien, je prolongeais ces mots sans savoir pourquoi toutes ces idées incohérentes me traversaient. Je crois que je trouvais ce flot agréable ; blotti dans la complaisance, je serrais très fort à ce moment la frustration d’avoir encore passé un jour « pour rien » et je m’y lovais : c’était très doux et j’ose le dire émouvant (pensée si vulgaire en regard de ce qui allait littéralement m’arriver). Toute cette gratuité dans le sentiment de haine, et dans ces préoccupations mesquines du sens de l’histoire, du sens tout court en fait, me semblait à ce moment encore engager de manière décisive tout l’être du monde. Vraiment ces pensées m’apparaissent avec le recul comme une immense farce. Mais je pensais tout cela sincèrement et avec enthousiasme et je me disais en regardant les passants s’échapper de la ville après une journée de travail ou rentrer du chômage, un peu plus épuisés, un peu plus vieux, un peu plus empêtrés dans le monde :
on espère sur ces immenses charniers que le bruit va recouvrir les morts on grandit tellement longtemps et puis un beau jour on nous dit l’après guerre est fini ou terminé je sais plus si c’était fini ou terminé c’était terminé je pense on nous dit oublier c’est facile à faire c’est moins facile à dire à avouer qu’est ce que j’ai voulu dire j’ai pas voulu dire que je n’arriverai plus à mentir comme tout le monde car tout le monde c’est une certitude maintenant joue triche crache parle en connaissance de causes c’est-à-dire parle en dormant des mensonges.

je marchais au pas sans me presser-

Marché au passé destiné à y voir plus clair dans cette fontaine de silence que l’on nomme mémoire réminiscence épars d’un pas sans fard qui me précédait d’une bonne dizaine d’années alors

et je continuais, écoeuré par les hommes, envahi de tous cotés par le désir de ne jamais leur céder un pouce de terrain : pas même écrire, ni jouer la compassion. Il me semblait que ce fût l’heure du bilan comme pour me justifier de tant de lâchetés :

J’ai rien voulu dire j’ai voulu faire et considérer dans ce moment de cavalier seul au milieu de la foule l’intention pour percevoir ce qu’elle avait à dire apercevoir sans doute et c’est sans fin cet isolement loin des visions d’anges et de fées de cristal apercevoir une silhouette découpée dans mon ombre l’image parfaite de l’illusion du monde entrevoir les prémisses de cette aurore

et puis alors c’est à ce moment là


II


arnaud maïsetti - 24 septembre 2004

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu