Georges Bataille, entretien 1951 | Le délaissement et l’aveuglement #6/7
12 mai 2015




Projet Éblouissements Bataille
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Émission de l’ORTF du 20 mai 1951 lors de laquelle Bataille s’entretient avec différents intellectuels : Emmanuel Berl, Maurice Clavel, Catherine Gris, Jean Guyot, le Dr. Martin et Jean-Pierre Morphé. Émission d’André Gillois.


Je voulais vous demander, quand vous étiez petit, et même tout petit, quand vous commenciez à essayer de lutter contre l’ennui, si vous n’étiez pas en présence d’un but qu’on vous proposait, ou qu’on voulait vous imposer, et que vous aviez déjà essayé de détruire en vous réfugiant dans ce gribouillage, si j’emploie votre expression, dans un gribouillage infantile destiné en apparence uniquement à combattre l’ennui, à lutter contre l’ennui, mais qui correspondait peut-être déjà à cette négation d’un but ?

L’ennui est pourtant déjà une absence de but.

Tous les enfants en bas-âge ne s’ennuient pas à ce point là… On peut donc établir une liaison entre la question de ce but et la question de lutte contre l’ennui, et vous demandez si vos éducateurs n’ont pas exercé sur vous une pression particulière qui vous a amené déjà à cette époque à entamer les premières luttes contre l’ennui et en vue de détruire tout but en vous ?

Ce que vous dites m’intéresse beaucoup, et il y a là pour moi une voie de réflexion que je n’ai pas encore suivie, cependant au premier abord je suis frappé par ceci : c’est que mon éducation n’était pas une éducation de contrainte, au contraire, c’était plutôt une éducation de délaissement. Mes parents ne s’occupaient pas beaucoup de moi, et dans cet ennui, je souffrais d’être seul. Je me rappelle très bien des heures passées dans la pénombre, qui étaient vraiment parmi les plus pénibles de ma vie.

Vous n’aviez pas de frère et de sœur, n’est-ce pas ?

J’avais un frère qui avait sept ans de plus que moi. Mon père était aveugle, ma mère n’en était pas réjoui. La maison est très triste.



Vous avez toujours connu votre père aveugle ?

Oui. Toujours.

Est-ce que vous vous rappelez les premières impressions, quand vous étiez tout enfant, en découvrant que votre père ne voyait pas ?

Je crois que cela a été si sérieux, si grave pour moi, que je ne peux pas me rappeler les premières impressions. Elles sont si multiples, et si ancrées en moi, elles ont pris une valeur si profonde, que je ne peux pas me rappeler quand cela a commencé.

Est-ce que vous avez établi un rapport qui s’impose à moi, maintenant que je le sais, car je ne le savais pas, entre le fait que votre père était aveugle, et que le premier ouvrage que j’ai connu de vous s’appelait Histoire de l’œil  ?

Cet ouvrage est un ouvrage anonyme.

Oui, mais enfin je crois me rappeler que c’est par vous que je l’ai connu.

C’est cela.

[silence]

Je ne crois que pas ce que ce soit…

C’est tout de même assez troublant…

Faut-il mettre cela en rapport — c’est peut-être une association seulement verbale — avec les heures que vous passiez dans la pénombre (vous avez prononcé ce mot deux fois)

Oui, en effet. Il arrivait que mon père reste dans la pénombre, puisque allumer une lumière n’avait pas de sens pour lui. Si personne d’autre n’était là que moi, personne n’allumait de lampe, et je restais là, je me rappelle, dans un état de prostration, et de dégoût même, très profond.

N’est-il pas vrai de dire alors que vous avez renoncé très vite à combattre l’ennui ?

Je ne voyais qu’un moyen de combattre l’ennui, qui était de jouer.

Mais est-ce qu’il n’y aurait pas dans votre formation plus récente, une sorte d’adhésion, de soit, d’acceptation, à cette espèce d’ennui, à cette espèce de rien persistante sur vous, à cette espèce de voile de néant…

En somme, ce que vous dites à un sens très net pour moi.

C’est tellement évident, je trouve la remarque de Clavel extrêmement subtile : il est évident que l’état où était votre père nous parait très important, parce que vous deviez, c’est une hypothèse que je fais, vous deviez étant petit avoir l’impression que votre père ne pouvait pas se proposer, lui, un but défini dans la vie, car un aveugle, c’est quelqu’un qui est séparé du monde extérieur, qui est obligé de marcher à tâtons, et il est possible que incosnciencement vous ayez déjà en vous un certain sentiment d’inanité de diriger, de centraliser ces efforts vers un but défini parce que le père lui n’était pas capable de le faire…

Ceci est peut-être d’autant plus vrai que vous avez dit une chose qui m’a frappé, vous avez parlé de mon père comme marchant à tâtons : mon père ne marchait pas à tâtons pour la bonne raison qu’il était aussi paralytique. Et évidemment, ceci charge les choses dans le sens que vous dites, encore que lui faisait beaucoup de projets, il croyait toujours guérir, mais enfin…

Mais vous sentiez l’inanité de ces projets…

C’était assez sensible…

C’est peut-être cela qui vous a résolu à tuer et l’espoir et le but. Enfin, qui vous a résolu : qui vous a infléchi, incliné…

Pour me rendre aussi paralytique et aussi aveugle que mon père ?

Non, parce que vous avez vu par la même la formidable stérilité de l’espoir…

Peut-être pour vous rendre aussi existant que votre père, que justement la vraie vie n’est ni dan l’espoir, ni dans le but, dans les yeux, ni dans les mouvements… mais qu’elle est dans un ailleurs que vous cherchez, peut-être en rompant vos habitudes et par le désordre des sensations…

Peut-être parce qu’on retrouve quelque chose d’irréductible sur quoi ni l’immobilité ni la nuit n’ont de prise…

Et c’est cela le rien…

Et d’irréversible…

Rien, je proteste toujours parce que…

Bien sûr, moi aussi…

Il faudrait que je connaisse ce que c’est pour dire que ce n’est rien…

Il me semble qu’il n’y a plus à conclure, les conclusions ayant comme jailli d’elles-mêmes à la fin de notre entretien…


arnaud maïsetti - 12 mai 2015

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