Koltès, des manières de dire | entretien inédit
6 mai 2015



Les entretiens de Koltès sont regroupés dans l’ouvrage Une part de ma vie, publié en 1999 dix ans après la mort de l’auteur. Mais ce livre [1] ne reprend que les entretiens mis en forme comme tels. Il existe d’autres entretiens pour lesquels le journaliste n’a fait que reprendre les propos du dramaturge dans le corps de son article. Ces articles sont inédits [2]

Je reprends ici l’un de ces articles, écrit par Colette Godard pour Le Monde, qui est l’un des touts premiers que l’auteur ait accordé à un quotidien national. L’auteur est alors presque inconnu du grand public et de la critique, mais son monologue La nuit juste avant les forêts est joué au Petit-Odéon, qui dépend de la Comédie Française, par Richard Fontana (dans une mise en scène de Jean-Luc Boutté.)

On s’interresse à ce jeune auteur pour lequel Patrice Chéreau compte monter une autre de ses pièces, qui vient d’être publiée par Théâtre Ouvert en co-éditions avec Stock : Combat de nègre et de chiens. Quelque chose commence.


Bernard-Marie Koltès, des manières de dire

Le Monde — 7 janvier 1981 — p. 18
(bas de la page, à gauche — deux colonnes)

Un auteur est en train de s’installer sur les scènes françaises, Bernard-Marie Koltès. Patrice Chéreau va mettre en scène pour le prochain Festival d’automne [3] Combat de nègre et de chiens (paru aux éditions Stock), pièce d’une écriture tranchante et musicale. Au Petit Odéon, Jean-Luc Boutté monte avec Richard Fontana La Nuit juste avant les forêts. C’est Richard Fontana qui a apporté le texte. Il pensait le jouer pour Antoine Vitez au Théâtre des Quartiers d’Ivry, mais n’a pas pu pour des raisons de date et d’argent. Quand il est entré à la Comédie-Française, il a donné la pièce à lire à Jean-Luc Boutté, qui l’a proposé au comité de lecture du Petit-Odéon, qui l’a accepté.

Étant donné la force de l’écriture, on imagine un auteur du genre aventurier buriné. On se trouve devant un adolescent glabre aux joues rondes. Il dit : « Je ne suis quand même pas si jeune que ça. » et « Écrire ça m’est venu brusquement ». D’abord Bernard-Marie Koltès fait le conservatoire de musique à Metz [4], sa ville natale. Puis il va à Strasbourg suivre une école de journalistes [5]. Des amis l’entraînent voir Casarès dans la Médée, mise en scène par Lavelli. Il découvre les comédiens, se découvre le besoin d’écrire « pour des gueules et des personnalités ». Gaston Jung [6] assiste à une pièce de lui, montée en amateur, l’emmène à l’école du TNS, où il entre sans concours, et reste un an dans la section régisseur. « J’aime, dit-il, le côté matériel du spectacle, les projecteurs et les lumières, le bois et les toiles des décors… »

C’était en 1970. Depuis, il fait « le pari difficile de vivre en écrivant ». Cela ne veut pas dire qu’il s’enferme pour écrire. Il se promène, voyage, écoute parler les rues : « Il ne s’agit pas de reproduire des vocabulaires, mais de transcrire des musicalités, des alitérations , des rythmes. Les langages m’intéressent : c’est pourquoi je fais du théâtre. Si je jouais du bongo, je les transcrirais avec mon bongo. Chaque individu se reconnaît à sa manière de dire. On les écoute, on s’en imprègne, on les intériorise. Quand on est loin, qu’on ne les entend plus, ça se fait, ça travaille. »

Bernard-Marie Koltès voyage, écoute, accumule des notes, attend : « C’est très long, dit-il ; j’ai besoin de mon temps. Une fois que j’ai trouvé comment écrire les différentes façons de parler, les personnages sont là et je pourrais entasser de milliers de pages, inventer ce qu’ils ont fait, ce qu’ils sont. Il faut sélectionner les moments où ils se rencontrent où quelque chose leur arrive. Les mots provoquent les situations ; je construis mes histoires comme des polars, C’est une simple affaire de métier, d’habitude. L’importance c’est ce qui se passe dans ce que disent les gens… Au théâtre, c’est l’essentiel. J’essaie d’écrire un romain, j’en ai terminé un qui n’est pas publié. Au fond, il n’est pas romanesque, ce sont des gens qui parlent. C’est quelque chose de théâtral à lire. J’écris en pensant au théâtre. »

Propos recueillis par Colette Godard


arnaud maïsetti - 6 mai 2015

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arnaud maïsetti | carnets




[1_réédité en septembre dernier aux éditions de Minuit dans la collection de poche "Double".

[2_Autant que je le sache (en fait, autant que j’ai pu les retrouver…) les voici :
— Entretien avec Colette Godard, « Des manières de dire », Le Monde, 6-7 janvier 1981.
— Entretien avec Anne Blancard, RFI, décryptage Nanterre-Amandiers, 1983.
— Entretien avec Armelle Héliot, « Nanterre : entretien avec B-M. Koltès », in Acteurs, n°12, mars-avril 1983
— Entretien avec Alain Prique, in Masques, n° 24, hiver 84/85, p. 124-125
— Entretien avec Armelle Héliot, « Des docks aux champs de cotons », Le Quotidien de Paris, 20-21 avril 1986.
— Entretien avec Dominique Norès, « Une tragédie de notre temps », Acteurs, avril 1986, p. 6F
— Entretien avec Pierre Trannoy, « Un adolescent d’aujourd’hui », in Sud-ouest dimanche, 8 février 1987.
— Entretien avec Colette Godard « On se parle ou on se tue », Le Monde, 12 janvier 1987.
— « Le Bonheur d’avoir écrit », [supplément du Monde, février 1988], cité, dans l’édition grecque de La Nuit juste avant les forêts, (tr. Magia Lumperopoulou, Athènes, éditions Agra, 1993, p. 71-74)
.

[3finalement, le spectacle ne sera pas joué lors de ce festival, mais pour l’ouverture du théâtre de Nanterre, en 1983

[4deux ans de musique, simplement

[5il suit les cours à peine un semestre, en dilettante

[6La journaliste fait erreur. Il s’agit de Hubert Gignoux

par le milieu

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