Le désastre de Bataille arraché aux murs de Marseille
4 juillet 2015




Je m’étais promis de passer par cette rue ; je savais la phrase posée là-bas [1], et il fallait le soir (non, pas le soir : la nuit comme elle existe ici : noire comme le sol). Certaines avenues de Marseille ne sont pas éclairées – Boulevard Baille par exemple, quand on monte vers La Conception : c’est comme des grottes plus ou moins profondes, et les voitures sont des sondes qui permettent d’en mesurer le danger et les promesses. Mais d’autres rues se laissent recouvrir de lumières qui les obscurcissent davantage. Par exemple : Rue Château-Payan.

C’est une très longue rue qui se lance depuis le boulevard Chave, en coupant à travers Notre Dame du Mont, jusque Castellane. Étroite, elles descend à pente douce, coupée tous les cent mètres par des rues plus étroites encore, qui descendent plus raides.

Je longe la rue, évite un peu les scooters ; les yeux posés sur les parois qui, c’est sûr, un mètre plus loin, vont délivrer la phrase. Les tags et les insultes, les lettres rageuses ; non, ce n’est pas cela, pas tout à fait : cela y ressemble, cela la prépare, mais il manque tout ce qui autour des lettres fabrique des images, et avec elles, l’atrocité, et le désir. Il manque le chaos plus grand que le désordre des lettres et l’illisibilité, il manque ce chaos du sens quand la phrase est raisonnable et qu’elle est incompréhensible.

C’est un labyrinthe formé d’une longue ligne droite ; je bute à chaque immeuble, et chaque immeuble est marqué de cette absence. Pour sortir du labyrinthe, il faut poser les mains sur la paroi et avancer : alors j’avance.

Autour les ombres dansent, secourables ; la douceur de l’amour.

Et puis, et puis.

La phrase est là, évidemment là.

L’œuvre de George Bataille est suffisamment secrète et terrible, et lourde à porter en soi, pour qu’on sache le partage essentiel. Savoir qu’un parmi tous est venu ici écrire cette phrase, aussi soigneusement que possible et aussi rapidement que souhaitable, est chose douce qui rend le monde plus vivable soudain.

De Madame Edwarda, récit infâme et sublime, je garde le souvenir d’une férocité qui met à sac la civilisation – la véritable guerre contre elle, et pas de prisonnier –, pour garder seulement ce qui rend les êtres à nu, leur fragilité infinie, leur immense besoin non de consolation, mais de désolation. Et après la désolation, la solitude qui devient un partage, intérieur, des plus belles façons de vivre et de choisir de vivre cela. Le contraire du suicide.

Celui ou celle qui est venu(e) griffer les mots est loin maintenant.

Dans cet angle de rue (puisque c’est d’un angle de rue qu’il s’agit, évidemment), ne reste que la trace, c’est-à-dire l’absence ; et le signe : la présence même de ce qui manque.

Et puis, d’une autre main, un autre mot : le h de l’Histoire manque au prénom du poète bégayant la langue – qu’un z barre au lieu du S comme une cicatrice : immense Gherasim Luca, légende posée sous l’image fabriquée par Bataille et ses frères ; étrange conjuration des morts et des vivants, des vivants par dessus ces morts qui demeurent en nous la force de ne pas en rester là.

Marseille est cette ville où on arracherait à Bataille son nom, et sur les dépouilles duquel on viendrait déposer ses mots, avec la signature massacrée d’un poète d’ici et d’ailleurs, à la voix coupée au couteau, et au souvenir intenable.

Passant ici, que faire d’autre que de prendre l’image et de partir ? Et que faire ensuite, le soir, et le lendemain soir, sachant que dans cette ville, sur un de ces murs devant lesquels personne ne passe, la phrase est là désormais, qu’elle continue d’être là, appelant au désastre, et le réalisant peut-être ?


arnaud maïsetti - 4 juillet 2015

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