Avignon, journal du débord : l’arrivée
18 juillet 2015



Lundi dernier, arrivée à Avignon écrasé de chaleur ; cinq jours après, trouver le temps de poser en soi les images de la ville – on a beau s’y attendre, savoir à l’avance les rues pleines et les murs couverts, les cris, les ahurissements des foules devant tout ce qui fait spectacle en hurlant davantage ou plus doucement, les heures creuses comme avant la curée, et la ville partout débordée comme un ventre trop plein, c’est toujours l’épuisement immédiat, l’écœurement vague, la distance radicale et parfois, malgré soi la tendresse devant ceux qui deux ou trois semaines durant, côté acteurs ou côté spectateurs, font comme si le théâtre était d’importance, à accomplir comme si la ville et cette vie étaient faites pour cela.

Le théâtre me semble chose fragile, un territoire impossible ; que des milliers viennent là pour s’en repaître m’est difficilement compréhensible. Le premier soir, un couple qui dînerait à la table à côté de la mienne me raconte qu’ils prennent cinq jours, tous les ans, sans les enfants (le fait est souligné plusieurs fois, je suppose qu’il est signe d’un sacrifice héroïque, ou d’un soulagement sans mesure : d’une vacance à la fois honteuse et souveraine), pour voir ici des spectacles chaque soir. Seul moment dans l’année où ils vont au théâtre : alors pendant une semaine, ce sera un soir Cour d’honneur et l’emphase shakespearienne, et le lendemain performance contemporaine, et après vaudeville amateur, one man show comique, cirque, danse approximative, ou d’avant-garde : ce qui se présentera. Vous comprenez : on aime le théâtre.

Cet amour qui déborde les rues ces jours de canicule, je sais ne pas le partager. Les spectacles que je verrai les jours suivants (le journal intempestif de mes semaines avignonnaises le dira peut-être), ne feront que confirmer une certaine perplexité devant des formes qui ne font qu’accomplir la grâce (ou la lourdeur) de leur propre forme, pendant qu’à Syntagma, ou sur d’autres fronts, plus minuscules mais pas moins précieux, le monde ne recule pas ; mais comment faire pour s’en saisir, l’intercepter et le renouveler ?

Depuis que le théâtre n’insulte plus le public, personne ne le fait, me dit avec mélancolie et raison un camarade du projet L’Insensé. Que le théâtre en vienne à tourner le dos à tout ce dehors qui n’attend que cela pour nous échapper, alors tout sera consommé. Pour l’heure, il y a encore des forces, rares, et des espaces, infimes, qui appellent.

Être là pour cela ; dans les rues, tout ce qui déborde s’évacue dans les ruelles, un mince dépôt de vie parfois se laisse voir, qu’il faut recueillir, boire, et boire longtemps ; et puis rejoindre ce qui autour bat encore la force et la peine de s’y affronter.


arnaud maïsetti - 18 juillet 2015

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