Hong-Kong ville haute, et le nom de ces murs
24 octobre 2015




La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très loin dans les chemins. Ô l’autre monde, l’habitation bénie par le ciel et les ombrages !

Rimb., « Ouvriers », Illuminations

Hong-Kong est un mur. Un mur percé de lumières et de bouches d’ombres, un mur levé d’innombrables murs dont pas un ne se ressemble. De Marseille au retour, c’est le souvenir qui reste et insiste. Dès la sortie de l’avion jusqu’au ciel. Un mur non pas d’enceinte, mais intérieur. Dans la ville, le temps d’une escale – rien que de la nuit autour et seulement pour une nuit. De là, vue sur le mur au pied duquel il faudra attendre le lendemain de partir pour Hanoi. Mais comme il sera impossible de dormir – plein jour dans le corps fracassé contre cette nuit –, simplement regarder ces murs de la fenêtre de la chambre, dans le bruit de l’orage battu sur les vitres.

Ce n’est qu’une image. Comme toujours, l’image porte l’expérience minuscule de cette nuit. Une parabole concentrée sur la noirceur de lumières qui s’éteignent peu à peu pour nous laisser face à une opacité brute ; on sait qu’un mur se dresse tout près qui n’est pas différent de la nuit. Une parabole, oui. Pour des voyageurs en jetlag, en transit, murs qui portent le nom d’une autre ville, d’un autre continent, et qui n’est qu’un mur. Derrière, des milliers de corps respirent et dorment avant d’aller épuiser leurs corps sur des chantiers infinis. Derrière ces murs : des corps qui parlent la langue la plus étrangère qui soit, qui est aussi celle la plus parlée dans le monde.

Le chinois est une langue qui se crie. Je ne sais pas comment on dit mur en chinois, ni ville ; j’imagine que ce doit être le même mot. Inévitablement, ce mot ne serait pas très éloigné de celui qui nomme la fatigue, dit l’éloignement, et raconte l’insomnie. On fait d’étranges rêves dans ces nuits où on ne dort pas, durant laquelle on est au pied du mur, séparé du monde depuis le 23e étage par une mince vitre où s’abat le vent du cyclone. On rêve que dans ce mot qui assemble à lui tout ce devant quoi on se trouve, il pourrait se trouver aussi mon propre nom. Et le nom de la ville. Et son contraire. Jusqu’à tous les mots de cette langue qui aurait ainsi résolu le problème du langage. Un seul mot pour tout dresser devant soi. Comme ce mur fait de villes verticales. Et cette ville faite de murs qui dressent l’horizon du réel.

Et puis, à l’aube, je me suis endormi.


arnaud maïsetti - 24 octobre 2015

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Arthur Rimbaud _dehors _Journal | contretemps _la pluie _vent _ville _voyage