ce jour pour adorer la nuit
1er novembre 2015





Je me suis enfui.
Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié !

Rimb.

Un jour où adorer la nuit.

Shakespeare fait de cette nuit, du trente-et-un au premier, celle où Capulet conçut Juliette – fille de la mort et de la vie née dans les derniers jours de juillet, les plus brûlants, qui tiennent leur origine des premiers froids d’octobre d’où surgissent la vieille peur des morts et la tendresse qu’on éprouve à leur égard, aussi, pour s’en consoler.

Rien de la mort et de la nuit dans ces jours-là. Rien qu’un jour de plus, de moins, dans la ville qui semble tenir du printemps, sa douceur inoffensive. Ce n’est plus la rentrée depuis longtemps, ce n’est pas encore la fin de l’année, c’est le battement habituel des semaines quand on voudrait qu’il se passe enfin l’éclat et l’intense et qu’il n’y a que cela : le battement entre deux jours.

« Les “moments nuls” dans une vie, en tout état de cause, n’ont toujours pas lieu de nous retenir » – écrivait Gracq, dans une de ces phrases qui tiennent lieu pour moi d’incitation pure, de guide, de boussole et d’appel. Ne rien retenir des moments nuls, les laisser passer en soi ; ou chercher en eux les forces mêmes minuscules qui pourront secouer. Par exemple un jour comme celui-ci : la nuit où on adore les morts pour le sentiment d’être vivant.

Quelque part au Mexique, au Guatemala, on danse. On répand des fleurs coupées et on verse le mezcal pur sur le sol ; on dessine avec l’alcool et les fleurs un chemin jusqu’au cimetière. On déterre les ossements du grand-père ou de l’arrière grand-tante et on les lance en l’air pour jongler avec le ciel la vie qui continue. On chante jusqu’à hurler dans l’ivresse la certitude de n’être pas mort. On rit parfois des cadavres qui pleurent la peine d’être loin.

Quelque part au Mexique et au Guatemala est l’exacte position où je ne suis pas. La nuit qui tombe ici à cette heure est l’aube là-bas. Quand il fera nuit, là-bas, le jour se lèvera déjà et ce sera le lendemain, un jour d’ores et déjà nul et non advenu.

Je songe au Mexique et au Guatemala, je songe à Juliette Capulet qui dort dans les caveaux de ces ancêtres et qui pourrait se réveiller d’une seconde à l’autre, je songe au sourire de Yorick et au regard d’Hamlet déposé sur lui, je songe à tout cela dans le songe de ceux qui au Mexique et au Guatemala ne songent à rien d’autre qu’à boire et rire la mort qui autour d’eux s’éloignent quand ils l’appellent.

Ici, la nuit tombe lentement ; dans cette ville je ne sais toujours pas où sont les cimetières et les ossements d’Artaud (pourtant proches), ni où sont les chants de deuil joyeux, où les cris de joie sur les terreurs, et où les songes des morts sur les vivants ivres morts de mezcal.


arnaud maïsetti - 1er novembre 2015

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