semaine des désirs furieux et du chaos fragile
22 novembre 2015




Semaine dans le décompte des morts, et comme arrêtée sur vendredi dernier des carnages. Semaine des bavardages ignobles, des avis, des appels. Que la vie continue. Mais laquelle ?

On entend prononcer le mot guerre. Pour s’autoriser le mot guerre, on demande à corriger les ordonnances de 1955, trop lointaines, trop guerrières aussi : une époque où ces ordonnances avaient été établies pour récuser le mot guerre, lui préférer celui d’événements. Cette histoire est la nôtre : elle renverse les mots pour en renverser l’usage.

Risques d’effondrement.

Semaine où pour conjurer les folies meurtrières de ceux qui tuaient au nom de la religion, on lance les mots d’ordre de prière. On affiche des drapeaux. On panse les plaies avec le sel des larmes comme pour préparer les blessures à venir.

Désir furieux de prendre le large. Le prendre.

En début de semaine, une journée au théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis. Pendant que forais dans la voix d’Antonin Artaud, sans doute les types étaient suivis jusqu’à leur appartement, qu’on s’apprenait à prendre d’assaut. Contemporain de ce monde, de cette ville. Le soir, je rentre en train. Que s’éloignent le ciel et les grenades offensives. Trois heures plus tard, je dormirai mille kilomètres au sud quand un des hommes actionnera sa ceinture d’explosifs, à deux cent mètres de là où le midi même j’étais passé.

Marseille, dernier cours de littérature du semestre. Ces trois derniers mois, traverser des lignes courbes de récits intérieurs. Marguerite Duras et Écrire ; puis Henri Michaux et Passages ; et enfin François Bon et Fragments du Dedans. Lire l’entrée Arme, convoquer non pas vraiment l’ébranlement ou l’interrogation, mais aussi la force de proposition dans ces temps où refuser les armes, c’est aussi choisir son monde, même tremblé d’incertitude.

Marseille de nouveau. Soudain un grand froid posé sur la ville. Dans une rue proche d’ici, cette écriture nouvelle (je passe là presque chaque jour) : condamné à être libre [1]. Et sur le côté, ce ACAB rageur.

Et soudain cet homme qui passera et qui regardera l’inscription, sans doute parce que je la prends en photo – cet homme donc que je prends en photo, aussi. Dans tout ce jeu de regard et d’ignorance, de violence muette, d’adresse indirecte, imaginer le froid. Penser que cela n’a rien à voir. À part que notre corps, centralité fragile, est au milieu du chaos qui s’organise lentement tout autour de nous. Et que les hommes passent sur les libertés condamnées, ou sur la condamnation muette. Et que d’autres les voient passer en pensant : où et quand sommes-nous ?


arnaud maïsetti - 22 novembre 2015

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arnaud maïsetti | carnets




[1ou est-ce « condamner pour être libre » ?

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